samedi 31 décembre 2011

Punto Final

Constatant le désengagement progressif de sa rédaction collective, et bien que déplorant que les blessures personnelles de son principal contributeur prennent plus d'importance pour lui que celles qui affectent la Colombie dans son ensemble, Colombia Tierra Herida prend acte de cette sécheresse éditoriale et décide en conséquence de baisser le rideau.

Veuillez nous excuser pour cette interruption définitive de l'image et du son.

Nous voulons remercier ici tous les lecteurs qui ont pris le temps de lire nos articles et nous espérons que ceux-ci leur auront parfois appris quelque chose sur ce pays et, qui sait, auront participé à en décider certains à s'engager pour cette terre plus blessée que jamais.

mercredi 19 octobre 2011

Campo Rubiales : Les damnés du pétrole

Du 10 au 14 octobre se déroulait dans le département du Meta une caravane itinérante dont l'objectif était d'atteindre Campo Rubiales et Campo Quifa et les installations pétrolières de l'entreprise canadienne Pacific Rubiales Energy pour aller à la rencontre des travailleurs. Mobilisés depuis juin dernier, ils dénoncent la précarité de leur embauche mais aussi leurs conditions de vie dans les camps de travail de l'entreprise. Quant aux communautés alentours, la richesse de leur terre leur échappe en dépit de leur proximité avec des exploitations générant près de 25 % de la production nationale de pétrole.

L’action a associé plus d’une cinquantaine d’organisations sociales nationales et internationales. Elle a aussi permis l’entrée dans la zone des représentants nationaux et départementaux de l’Union Syndicale Ouvrière de l’industrie pétrolière (USO) et de la Confédération Unie des Travailleurs (CUT) alors que le droit syndical y est particulièrement bafoué. Campo Rubiales et Campo Quifa sont situés au cœur du Meta, dans une zone particulièrement isolée. La superficie totale de ces deux zones avoisine les 1 900 km2. À Campo Rubiales, 14 000 travailleurs sont dispersés sur les différents sites d’exploitation. En dépit de la présence de villages de colons et de communautés autochtones, la zone est fermée et l’accès par la route est strictement contrôlée par un personnel privé. Une autorisation délivrée par Pacific Rubiales ou ses entreprises sous-traitantes est nécessaire et l’on prend les empreintes et les photos de chaque entrant, qu’il soit travailleur ou habitant. L’entrée de la caravane dans la zone voulait aussi signifier un acte symbolique de récupération de la souveraineté nationale sur ces territoires laissés au contrôle de la multinationale.





Le mouvement a commencé fin juin et les moments forts en ont été la déclaration de grève et d’assemblée permanente du 18 juillet puis une nouvelle entrée en grève du site de Campo Rubiales le 20 septembre. En plus d'une demande de hausse des salaires, il s’attache à dénoncer le mode d’embauche. La mise sous contrat des travailleurs s’appuie sur un système d’entreprises sous-traitantes permettant d’amplifier la flexibilisation que le droit du travail colombien connaît déjà depuis l’importation des thèses néolibérales dans le pays au début des années 1990. Les contrats de travail sont de 28 jours et comprennent trois semaines continues de travail pour une semaine de repos en dehors du site. En sortant du site, les travailleurs ne savent jamais s’ils pourront obtenir un nouveau contrat. Cette flexibilisation des conditions de travail soumet les travailleurs à une pression permanente, alors que nombreux sont ceux qui enchaînent les contrats mensuels et les mois de travail sur le site. Elle permet aussi de contrôler toute contestation, le contrat n’étant pas renouvelé quand le travailleur énonce son désaccord. Lors de la caravane, nous avons d’ailleurs pu noter que la peur de perdre son emploi était permanente pour ces ouvriers, notamment chez les transporteurs qui, quand nous les avons visités, témoignaient volontiers mais refusaient toute prise d’enregistrement. Les manifestations de solidarité se sont d’ailleurs succédées tout au long de la semaine. Et l’adhésion à l’USO n’en est pas moins importante, le syndicat revendiquant plus de 5 000 adhérents pendant les grèves, des centaines d’autres ayant pris leur carte au moment de la caravane. Mais l’exercice syndical est profondément limité. Quand l’un de ces adhérents est repéré, son contrat n’est pas reconduit le mois suivant. Ainsi, de façon plus générale, Pacific Rubiales et entreprises sous-traitantes ont activement entravé les mobilisations en ne reconduisant pas les contrats de plus de 4 000 des employés présents pendant les grèves.

L’autre thème central de la mobilisation concerne les conditions de vie de ces travailleurs, littéralement parqués dans des campements où la promiscuité est permanente, les sanitaires souvent défaillants et la nourriture parfois avariés. Après de longues journées de travail, le plus souvent supérieures à douze heures continues, les ouvriers ne disposent d’aucun espace décent de repos et de distraction. Les dortoirs sont installés sous d’immenses tentes sans espace privé, dans des containers inhospitaliers ou dans des pièces sans fenêtres de moins de 15 m2 où quatre lits occupent tout l’espace.

Enfin, dernières observations et non des moindres, les habitants présents sur les zones d’exploitation, qui souvent travaillent aussi pour Pacific Rubiales, vivent dans une pauvreté extrême, dans des maisons aux murs de plastique ou aux planches récupérées et dont le sol est de terre (voir reportage photos). L’accès à l’eau est des plus précaires et génère des problèmes sanitaires et l’électricité souvent absente ou produite grâce à un groupe électrogène individuel, quand, dans l’installation pétrolière voisine, les éclairages fonctionnent à plein régime. La situation certainement la plus dramatique est celles de ces communautés autochtones. Les conditions de vie y sont encore plus précaires, les enfants souffrant de malnutrition et du lot de maladies qui y est associé, tandis que l’acculturation gagne chaque jour plus de terrain dans des communautés plongées dans l’apathie.

Bref, l’existence d’une extrême pauvreté à quelques centaines de mètres d’installations ultramodernes a de quoi choquer. La dénonciation peut paraître ici bien classique, une multinationale qui exploite les richesses d’un pays en bafouant le droit du travail et en ignorant les populations locales. Elle n’en est pas moins bien réelle et actuelle.

À son entrée en fonction en 2010, le président Juan-Manuel Santos avait annoncé axer sa politique de développement sur l’exploitation des ressources minéro-énergétiques. Un système de rente pétrolière est initialement prévu pour permettre la redistribution dans les municipalités d’une partie de l’exploitation. Or, le clientélisme est encore très fort en Colombie, d’autant plus dans un département comme le Meta, connu pour avoir été l’une des bases fortes du paramilitarisme. Comme nous avons pu le noter lors de la visite dans les villages, les populations locales vivent encore sous un régime de peur. Elles ne touchent concrètement aucun pourcentage de la rente pétrolière, quand elles ne sont pas menacées pour avoir osé la réclamer. Ainsi, les richesses de la terre continuent-elles à s’évader de leur région, et plus largement de Colombie.


Pour plus d'information (en espagnol), voir le site de l'USO et la déclaration produite à la fin de la caravane
Voir aussi l'interview de l'un des ouvriers licenciés, Edwin Sánchez.

Et les articles suivants :
La Caravana Humanitaria y Laboral finaliza su jornada en Campo Rubiales reunida con los trabajadores en el lugar donde tienen sus carpas.

Alrededor de 200 personas de la Caravana Humanitaria llegan a la vereda el Puerto Triunfo, donde está el pozo Quifa que explota la Pacific Rubiales hace 13 años

Hoy arranca una caravana humanitaria en solidaridad con las reivindicaciones laborales y sociales en los pozos petroleros de Puerto Gaitán (Meta)

mardi 11 octobre 2011

En route vers Campo Rubiales

Depuis hier, et jusqu'au 14 octobre, se tient dans le Meta une rencontre itinérante pour la défense des libertés syndicales, du droit du travail et des acquis sociaux. Nous tacherons de suivre cet événement à travers les informations et les photographies que nous envoie Sara G. Mendeza, qui accompagnera cette caravane tout du long.
 

Villavicencio, le 10 octobre 2011. Henry Jara, président de l'USO-Meta. Photo : Sara G. Mendeza.

Après une première manifestation hier qui a réuni plus de 200 personnes dans les rues de Villavicencio, et un meeting sur le Parc Libertadores ouù se sont exprimés plusieurs dirigeants de l'USO (Union Syndicale Ouvrière, le principal syndicat de l'industrie pétrolifère), la caravane s'est déplacée plus avant dans les Llanos dans le courant de l'après-midi et a terminé la journée par une autre marche rassemblant cette fois plus de 600 personnes à Puerto Gaitán.

Puerto Gaitán, le 10 octobre 2011. Arrivée dans la nuit de la marche pour les libertés syndicales. Photo : Sara G. Mendeza

Aujourd'hui se tient dans cette ville un Forum Pétrolier, acte politico-culturel que vous pouvez suivre  en direct ci-dessous grâce à Accion Informativa, avant que les participants ne partent en direction des campements des travailleurs du pétrole, bien décidés à atteindre Campo Rubiales coûte que coûte.

 Watch live video from accioninformativa on fr.justin.tv

14 h : Mise à jour  : La retransmission en direct est maintenant terminée. Vous pouvez revoir la vidéo du Foro Petrolero (en deux parties) ci-dessous :






mercredi 28 septembre 2011

Journée internationale du Droit à Savoir

Aujourd'hui on célèbre à travers le monde le droit à l'information, comme tous les 28 septembre depuis 2002, et le lecteur de ce blog en profitera certainement pour protester que celui-ci est honteusement bafoué par Colombia Tierra Herida, où aucune nouvelle note n'est venu répondre à ce droit fondamental depuis quelques longues semaines maintenant.

Il faut bien l'avouer, après un printemps très prolifique, le blog a été en sommeil presque tout l'été. Mais nous ne chantions pas comme la cigale, et si nous avons voyagé, ce ne fût pas pour prendre des vacances mais pour vous ramener une moisson de nouvelles histoires collectées aux quatre coins du pays.

Colombie, le 23 août 2011. Sur les routes du Cauca, quand il y en a pour 4, il y en a pour 5 (regardez bien...).
Photo : D. Fellous/Libre arbitre
 
Il va cependant falloir faire preuve d'encore un peu de patience, puisque le devoir nous appelle à nouveau sur le terrain pour couvrir le Congrès National des Terres, Territoires et Souverainetés à Cali du 29 septembre au 3 octobre puis à Cajamarca le 4 octobre. Vous pouvez suivre les discussions de ce rassemblement en vidéo et en direct ici.


 
Très bientôt, donc, une rentrée riche en  images et en information. Pour respecter votre droit à savoir, dans la diversité.

vendredi 29 juillet 2011

Cabildo abierto à Saravena, pour les droits de l'homme, la justice et la vie

Saravena, le 29 juillet 2011. Discours de Franklin Castaneda, du Movice (Mouvement des Victimes de Crimes d'Etat),
lors du Cabildo abierto pour les Droits de l'Homme, la Justice et la Vie. Photo : D. Fellous/Libre arbitre


Pour suivre en direct l'Assemblée populaire pour les Droits de l'Homme, la justice et la vie de Saravena (Arauca) : http://www.ustream.tv/channel/arauca

jeudi 21 juillet 2011

Gros dégâts à Toribio après l'attaque des FARC contre le poste de police

Après l'attaque simultanée attribuée aux Farc de positions de l'armée et de la police dans une demi-douzaine de villages du Cauca  la semaine dernière, causant plusieurs morts, civiles et militaires, ainsi que d'importants dégâts matériels, en particulier à Toribio ou une Chiva-bombe a explosé près du poste de police, pulvérisant plusieurs dizaines de maisons alentour, Colombia Tierra Herida a décidé d'interrompre les vacances bien méritée de sa rédaction pour l'envoyer enquêter sur place. Nous vous livrerons ici leur reportage dès leur retour, d'ici là voici juste quelques images des dégâts visibles à Toribio.

Colombie, le 20 juillet 2011. Un membre de la garde indigène à Toribio, dans le Cauca, après les violents affrontements
entre la guérilla et la police qui ont causé la mort de plusieurs civils, ainsi que la destruction de dizaines de maisons
du village. Photo D. Fellous/Libre arbitre


Colombie, le 20 juillet 2011. Maisons de civils détruites après de violents affrontements entre les Farc et la police
colombienne à Toribio dans le Cauca. Sur le t-shirt on peut lire "Quelle honte la guerre".
Photo D. Fellous/Libre arbitre

Le poste de police de Toribio, dans le Cauca, Colombie, après l explosion d une chiva'bomba, un camion piégé, le 20 juillet 2011.
Photo D. Fellous/Libre arbitre

jeudi 30 juin 2011

La libération d'Ingrid Betancourt payée 100.000.000 $ ?

Coïncidence de l'actualité, alors qu'à Paris la presse s'interroge pour savoir si une rançon a été payée pour obtenir la libération hier matin des deux journalistes de France 3, Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier (que nous sommes, au passage, soulagés de voir revenir vivants de cette longue épreuve), otages depuis 18 mois en Afghanistan, en Colombie la même polémique vient de surgir autour de la libération il y a trois ans d'Ingrid Betancourt et de 14 militaires otages des FARC ( Forces Armées Révolutionnaires de Colombie, principal mouvement de guérilla colombien, marxiste).

Bogotá, le 29 juin 2009. Panneau commémoratif de l'armée colombienne à l'approche du premier anniversaire
de l'Opération militaire Jaque, un "Orgueil pour toujours". Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Tout le monde se souvient de l'Operación Jaque (l'Opération Échec), menée par l'armée colombienne le 2 juillet 2008. Ce jour là, des soldats déguisés en guérilleros, en journalistes, et en médecins réussissaient à exfiltrer la franco-colombienne, prisonnière des FARC depuis plus de six ans, et ses compagnons de détention, trois agents américains et onze soldats et policiers colombiens, sans avoir eu à tirer un seul coup de feu. Grâce à ce stratagème digne d'un épisode de "Mission Impossible"  - et qui soit dit en passant constituait un crime de guerre, l'utilisation du logo du CICR (Comité International de la Croix Rouge) par des soldats pour tromper l'ennemi constituant une violation de la Convention de Genève... - les soldats réussissait à convaincre César, le responsable du Front N°1 des FARC et son lieutenant Gafas, de monter avec leurs otages dans un hélicoptère de l'armée peint en blanc, sous prétexte de les emmener rencontrer le grand chef, Alfonso Cano. Une fois en vol, les gardiens, qui ne se doutaient de rien, sont facilement maîtrisés, et tout le monde peut aller à Bogotá, remercier Dieu, le président Alvaro Uribe et son ministre de la Défense, un certain Juan-Manuel Santos. Une opération parfaite...

Barranquilla, le 21 février 2009. Sur ce char du carnaval de Barranquilla évoquant l'Opération Jaque, les personnages ont revêtu
les costumes, de gauche à droite, du Général Padilla, le chef des Forces armées colombiennes, d'Ingrid Betancourt, et de son
geôlier des FARC, Gafas (Lunettes). "L'opération Jaque, c'est l'intelligence parfaite". Photo : D. Fellous/Libre arbitre

"Une opération pas si parfaite que ça", si l'on en croit le documentaire ainsi titré présenté hier en  Equateur par le journaliste colombien Gonzalo Guillén, qui entend démontrer que l'Opération Jaque a été plus financière que militaire. Reprenant la piste évoquée par les journalistes français Roméo Langlois et Pascale Mariani dans leur reportage "Histoire secrète d'une libération", diffusé dès novembre 2008 sur Canal + ( et que vous pouvez voir en streaming ici, sauf si comme moi vous êtes l'heureux possesseur d'un mac), qui mettait à mal la version officielle en parlant d'un avocat, Carlos Toro, contacté par Gafas quelques semaines avant les événements pour négocier leur non-extradition vers les Etats-Unis en cas d'arrestation, Gonzalo Guillén va encore plus loin puisqu'il affirme que la libération des otages a été négociée 100 millions de dollars avec leurs geôliers !!

Barranquilla, le 22 février 2009. Ces participants au carnaval déguisés (de
droite à gauche) en Ingrid Betancourt, en Alfonso Cano, le chef des FARC,
en Gafas, et en un intermédiaire vénézuelien, remettent en cause la version
officielle de l'Opération Jaque, en suggérant que l'otage franco-colombienne
a été rachetée par la France (et le président Sarkozy) aux guérilleros
en échange d'un très gros chèque. Photo : D. Fellous/Libre arbitre
D'après le journaliste,  Gerardo Aguilar, alias César, et Alexander Farfan, alias Gafas (Lunettes), les deux guérilleros commandant la colonne chargée de garder les otages des FARC, auraient profité du silence radio imposé par la peur d'être repérés et bombardés et qui avaient distendu les contacts avec la direction centrale du mouvement pour entrer en relation avec l'avocat afin de vendre les otages. Ce sont eux-même qui auraient ainsi orchestré l'opération de libération, détaillée dans un manuel qui prévoyait notamment leur fuite immédiate dans le même hélicoptère que les otages, comme garantie de sécurité contre des représailles. Pour preuve de leur bonne foi, ils auraient révélé l'emplacement d'une cache d'arme, ainsi que d'une autre contenant plus de 560.000 dollars.

Plusieurs questions se posent alors : Où est cet argent ? Que s'est-il passé avec celui qui aurait été promis aux deux déserteurs ? Et surtout où sont César et Gafas aujourd'hui ? César a été extradé aux USA en juillet 2009, suivi deux mois plus tard par son épouse, mais comme le faisait déjà remarquer Noticias Uno, une TV colombienne,  dans un programme d'informations diffusé en février, ils n'apparaissent ni l'un ni l'autre dans le registre PACER, qui répertorie les détenus des prisons américaines...Quand à Gafas, il est supposé être emprisonné en Colombie, mais Gonzalo Guillén assure qu'il y a des également des doutes sur sa localisation. Enfin, pour ce qui est du "mobile", de la part des autorités à un tel mensonge, le journaliste souligne que l'opération a eu pour effet indirect mais immédiat de faire grimper la popularité de Santos assez haut pour être élu à la présidence à la suite d'Uribe, une popularité qui était alors entachée par le scandale des Faux Positifs, ces milliers de civils assassinés par les militaires et présentés comme des insurgés tués au combat afin de gonfler les chiffres de la lutte anti-guérilla.

Les réactions ne se sont pas faites attendre : l'ex-président Uribe a parlé d'une "infamie", l'ex-commandant des Forces Armées Colombiennes (et aujourd'hui ambassadeur de Colombie en Autriche), le général Padilla, d'une "escroquerie", et quant à l'ex-ministre de la Défense (devenu depuis le président de la République) Juan-Manuel Santos, il n'a pas non plus mâché ses mots : "Cela n'a ni queue, ni tête (...) Il y a des idiots utiles, parfois pas si idiots, qui font le jeu de la guérilla." De leurs côtés, le Département d'État américain a assuré que César était détenu dans une prison de Chicago, pour des charges liées au trafic de drogue, et l'INPEC (l'Administration Pénitenciaire colombienne) que Gafas est bien emprisonné dans le Quartier de Haute Sécurité de la Picota, à Bogotá, accusé de séquestration.

Alors que croire ? 
  
La version lisse et officielle d'une opération risquée mais parfaitement réussie, exécutée sans aucune aide extérieure par l'armée colombienne, et qui a "humilié les FARC", selon les mots du président ?

Ou celle, un peu plus romanesque (quoique...) mais pas beaucoup moins crédible, du deal avec des cadres moyens de la guérilla, fatigués de la clandestinité, et espérant échapper à la mort, et à la prison, en rêvant même de peut-être s'enrichir au passage ?

Personnellement j'ai une troisième théorie, basée sur l'intuition plus que sur des faits précis je le concède, mais qui me parait plus logique et plutôt plus réaliste que les deux précédentes. Je la développerai peut-être ici un de ces jours. En attendant, permettons nous tout de même de remarquer, au crédit du journaliste, que la révélation le 29 avril dernier par Wikileaks d'un câble diplomatique secret nous a permis d'apprendre qu'un télégramme avait été envoyé par l'ambassade américaine à Bogotá le 24 juin 2008, soit une semaine seulement avant l'opération, annonçant que César était prêt à se rendre avec les otages contre une possibilité de se réfugier en France avec sa fille et sa femme, capturée cinq mois plus tôt, et que le processus de négociation avec l'armée et l'Église était déjà très avancé.

Peut-être bien qu'à la place d' "Opération Échec" il eut été plus approprié de l'appeler "Opération Poker Menteur"....

PS : Le téléscopage de nouvelles continue, et j'apprends à l'instant que Brad Pitt serait pressenti pour incarner le sauveur d'Ingrid Betancourt et des otages américains dans une superproduction de la Warner : The Mission. Voilà qui va probablement donner encore une autre version des faits, car je doute qu'un scénario écrit à Hollywood suive la théorie officielle qui dément toute participation américaine à l'opération...


dimanche 26 juin 2011

La Gay Pride 2011 à Bogotá

Comme chaque année, plusieurs dizaines de milliers de manifestants ont défilé aujourd'hui à Bogotá à l'occasion de la Marcha del Orgullo Gay, la Gay Pride.

Bogotá, le 26 juin 2011. Participants à la Gay Pride. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Plus de 40.000 personnes ont parcouru la Carrera Septima, une des principales artères de la capitale colombienne. Lesbiennes, gays, bisexuel(le)s, et transsexuel(le)s, mais aussi de très nombreux hétéros, venus soutenir les libertés sexuelles ou parfois en curieux, se pressant autour des trans les plus exubérant(e)s pour les photographier avec leurs téléphones portables, mais aussi souvent pour se faire prendre en photo avec.

Bogotá, le 26 juin 2011. Un nombreux public est venu assister au défilé de la Gay Pride. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Certaines mères de famille envoyaient même leurs enfants poser avec des travestis à moitié nus, voire tenir l'énorme sexe factice d'un manifestant déguisé en extraterrestre lubrique...

Bogotá, le 26 juin 2011. Des enfants posent pour leur maman avec un participant à la Gay Pride. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Au delà du spectacle, la marche d'aujourd'hui était principalement orientée vers la réclamation de la reconnaissance légale du mariage gay, après son approbation hier par le Sénat de New-York.

Bogotá, le 26 juin 2011. Participants à  la Gay Pride.
Photo : D. Fellous/Libre arbitre
En effet, si les unions civiles homosexuelles sont reconnues en Colombie, comme en France mariage et adoptions restent réservés aux couples hétérosexuels (ou aux célibataires et veufs/veuves, pour ce qui est de l'adoption, rendant peu compréhensible l'argument avancé par certains opposants à l'adoption par des couples homosexuels de la nécessité pour l'équilibre psychologique de l'enfant d'avoir un père et une mère).  Cependant  les jugements successifs rendus ces dernières années par la Cour Constitutionnelle et qui accordent progressivement aux minorités sexuelles l'égalité des droits sur plusieurs points, comme par exemple l'affiliation par le conjoint à la Sécurité sociale, permettent d'être optimistes sur l'évolution de ces revendications dans un futur proche, malgré l'influence que conserve l'Église catholique dans ce pays très religieux (même si la Colombie est officiellement un État laïc) et l'opposition hargneuse de la droite catholique à ce type d'évolutions sociétales.

Il est toutefois à noter que certains groupes évangéliques, tels que l'Église Casa Abba Padre, affirment leur ouverture à la communauté LGBTI+H, en distribuant un fasicule intitulé : "Qu'a dit Jésus à propos de l'homosexualité ?.... Rien ! " et en rappelant que ce mot n'est apparu qu'en 1869, et que les passages de la Bible utilisés pour condamner l'homosexualité sont des interprétations erronées de condamnations de l'idolatrie, de l'hérésie, ou d'actes considérés impurs comme la prostitution, mais que par exemple il n'y a pas de mot désignant la sodomie en hébreu, donc que l'Ancien Testament ne peut par conséquent pas l'interdire.

Sous des pancartes célébrant les "Familles de mille couleurs", les couples se faisaient photographier en habit de mariage avec un phylactère de carton proclamant "Ma famille est légitime, et je la veux légale", ou bien "Nous trouverons le moyen, et sinon, nous le créerons".
 
Bogotá, le 26 juin 2011. "Ici, oui il y une famille. Nous trouverons un chemin, et sinon nous le créerons". Photo : D. Fellous/Libre arbitre


Bogotá, le 26 juin 2011. "Folle", "Gouine" disent les étiquettes portées
par  ces participants à la Gay Pride. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Autre leitmotiv de la journée, les slogans contre le procureur Alejandro Ordóñez, fervent adversaire de l'adoption par les couples homosexuels, mais aussi de l'avortement, et en général des droits des minorités sexuelles, dont il avait qualifié les pratiques de "conduites contraires au Droit Naturel comme au Droit Divin" dans un livre publié en 2003. Il y a peu, après ses virulentes critiques de décisions de la Cour Constitutionnelle autorisant l'avortement dans quelques circonstances (très restreintes : viol, etc..) ou accordant de nouveaux droits aux couples de même sexe, un avocat avait du lui rappeler ses cours de Droit "La loi sur les droits des femmes n'est pas celle que vous voulez, c'est ce que la loi dit (...) Si la Constitution ne vous plaît pas, il y a une solution, vous pouvez démissionner".
 

Bogotá, le 26 juin 2011. Participants à la Gay Pride. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Entre les cortèges des diverses associations LGBTI, on a pu noter la présence remarquée du Sénateur du Polo Democratico Alternativo (Gauche plurielle) et ex-candidat à l'élection présidentielle Gustavo Petro, venu appuyer les revendications des minorités sexuelles et aussi récolter quelques signatures pour se lancer dans la course à la mairie de Bogotá.

Bogotá, le 26 juin 2011. Le sénateur Gustavo Petro (à gauche) sur la place Bolivar en appui à la Gay Pride.
Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Une mairie qui était également présente lors du défilé, à travers le programme Bogotá Positiva, et la campagne "Politique Publique pour la Pleine Garantie des Droits des Lesbiennes, Gays, Bisexuels et Transgenres", destiné à combattre les discriminations institutionnelles.

Employés du programme "Bogotá Positive" de la mairie pendant la Gay Pride avec une banderole "À Bogotá, on peut être transgenre".
Photo : D. Fellous/Libre arbitre


jeudi 16 juin 2011

Le travail c'est la santé

Aujourd'hui, 19 mineurs de charbon et ouvriers du secteur de la construction et de l'industrie du tabac originaires de la région de Cúcuta, dans le Norte de Santander, près de la frontière vénézuélienne, tous victimes d'accidents de travail, se sont rassemblés sur la place Bolivar à Bogotá pour réclamer la reconnaissance de leur invalidité et le paiement d'indemnisations.

Bogotá, le 16 juin 2011. Mineurs victimes d'accidents du travail sur la Plaza Bolivar pour réclamer le paiement de pensions d'invalidité.
"1. Plus de violation des droits fondamentaux. 2. Droits à une vie digne et à l'égalité (mineurs malades). 3. Plus de violation
de la Loi 776, Loi 1295, Décret 52.10, Loi Antidémarche et de la Loi 100. 4. Oui aux Droits de l'Homme."
Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Bien qu'ils aient cotisé auprès de plusieurs EPS, (entreprises promotrices de santé,  sorte de mutuelles privées chargées du financement des soins de leurs affiliés) telle que Saludcoop, Saludtotal ou Coomeva, ils n'ont pas bénéficié de l'attention qu'ils considèrent devoir recevoir de leur part en application de la Constitution et des lois sur la santé, la protection sociale et le minimum vital, notamment la loi 100 (voir sur ce sujet le reportage sur la manifestation contre la corruption dans les EPS, et les articles de Sara G. Mendeza qui traitent du scandale qui affecte leur gestion et de la crise de la santé en Colombie).

Ils réclament le paiement de la sécurité sociale intégral, et le droit à une vie digne, à travers une requalification adaptée à leur handicap. Certains d'entre eux attendent sans aucune ressources depuis près d'un an la reconnaissance de leur invalidité, et du même coup la pension qui va avec, alors que ce processus est censé prendre moins d'un mois, et que des jugements ont été rendus en leur faveur après qu'ils aient fait recours contre ces dysfonctionnements, jugements qui ont été ignorés par les EPS concernées.

Dimas Cruz Mesa (et non Grumesa comme l'a nommé le site d'El Tiempo...) est l'un de ces accidentés. Victime d'un éboulement dans la mine où il travaillait, il se déplace aujourd'hui en fauteuil roulant, et a décidé avec 12 mineurs également handicapés et d'autres victimes d'accidents du travail de venir jusqu'à la capitale faire valoir ses droits devant les plus hautes autorités du pays. Comme il nous le raconte (en espagnol) dans la vidéo ci-dessous, parole leur a été donnée qu'ils allaient être reçu ce soir par le vice-président, nous tâcherons de savoir si cette promesse a été tenue, et quelles suites ont été données à leurs revendications afin d'en rendre compte ici.
 


© D. Fellous/Libre arbitre



PS: Impossible de comprendre pourquoi le début de la vidéo est déformé comme ça, je l'ai uploadé 10 fois sur Youtube avec le même résultat, si un expert avait une idée de la cause (l'original n'a pas ce problème) et de la façon d'y remédier, je lui serais très reconnaissant de ses commentaires éclairés.

lundi 30 mai 2011

Ainsi va la vie à Villa de Leyva...


Villa de Leyva, le 14 avril 2009. Le couvent du Santo Ecce Homo. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Villa de Leyva, à quelques heures de route au nord de Bogotá, dans le département du Boyaca, est une destination classique pour s'échapper de la capitale le temps d'un ou deux jours. Incontournable absolu des guides touristiques, et jouissant auprès des colombiens eux-même d'une réputation plus que favorable, la petite ville possède en effet une architecture coloniale charmante, et bénéficie d'un climat agréable et d'une tranquillité à toute épreuve, à peine troublée le week-end et pendant les vacances par des visiteurs en plus grand nombre que durant la semaine. 

Villa de Leyva, le 14 avril 2009. La Plaza Mayor. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Malgré ce premier tableau enchanteur, force nous est de dire que Villa de Leyva n'a pas non plus suscité chez nous l'enthousiasme su-cité... La dépendance de l'économie locale dans le tourisme ; le contraste du passé suggéré par les vieilles pierres avec les tourniquets à cartes postales ou les menus en trois langues ; les excursions proposées par les chauffeurs de taxis, toutes identiques et soutenues par des classeurs-programmes illustrés de photos des sites à visiter ; tout ça donne à la ville des allures un peu artificielles, à l'image de Saint-Malo ou de la cité de Carcassonne. Quand à l'indifférence blasée des habitants, ou à l'amabilité forcée des commerçants, elles tranchent si nettement avec l'attitude habituellement rencontrée en Colombie, qu'elles font craindre que le développement accéléré du tourisme n'entraîne progressivement partout cette effacement du caractère si ouvert, curieux et joyeux qui prédomine dans ce pays que le fléau de la guerre civile à jusqu'ici relativement protégé de cet autre fléau qu'est le tourisme de masse (sans bien sûr vouloir comparer la gravité de leurs conséquences respectives). 
 
Villa de Leyva, le 14 avril 2009. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Ceci étant dit, et même si pour notre part nous n'en faisons donc pas une destination prioritaire pour le voyageur limité par le temps dans son exploration de la Colombie, il n'en demeure pas moins que l'on peut bien trouver de quoi s'occuper plaisamment quelques jours, en  faisant de Villa de Leyva une base pour visiter la région et profiter pour reprendre des couleurs de la fin tant attendue de la Niña (ce phénomène climatique qui a apporté six mois de pluies presque ininterrompues sur la Colombie, entraînant de lourds dégâts matériels et de nombreux déplacements et autres drames humains).

Photomontage : © D. Fellous/libre arbitre

La grande place carrée de 14.000 m2 qui fait l'orgueil de la ville pour être une des plus grande du continent a pour originalité de s'appeler Plaza Mayor, et non Simon Bolivar, ni même Antonio Nariño, l'un des pères de l'indépendance colombienne, qui vécut et mourut dans une maison située à quelques dizaines de mètres, transformée aujourd'hui en musée. Autour de la place, quelques églises et une pléiade d'autres petits  musées, historiques, artistiques ou religieux nourriront les appétits culturels les plus féroces. Le reste des rues est occupées par moult hôtels et restaurants qui fourniront ainsi des nourritures matérielles tout aussi nécessaires que celles de l'esprit.

Villa de Leyva, le 14 avril 2009. "Observatoire astronomique" précolombien Muisca. Photo : D. Fellous/Libre arbitre
  
Quand vous aurez fait trois fois le tour de toutes les rues de la ville, ce qui ne prendra pas longtemps même en flânant, vous vous déciderez sans doute à sortir de la ville pour vous aventurer dans les environs. Plusieurs sites intéressants se trouvent dans un périmètre restreint, permettant de les enchainer dans un même mouvement. À commencer par une trentaine de monolithes dressés dans un champ, et qui servaient apparemment aux Muiscas précolombiens de calendrier astronomique (en mesurant l'ombre des pierres ils déterminaient les saisons pour les semailles) et de sanctuaire religieux, renommé El Infiernito, le petit enfer, par les espagnols lors de la colonisation, peut-être en raison de la forme ouvertement phallique de certaines de ces pierres.

Villa de Leyva, le 14 avril 2009. Monolithes phalliques sur un ancien site religieux Muisca. Photo : D. Fellous/Libre arbitre


Villa de Leyva, le 14 avril 2009. Fossile de Kronosaurus.
Photo : D. Fellous/Libre arbitre
Non loin de là, on peut observer un fossile très bien conservé de reptile marin préhistorique, ancêtre de nos crocodiles : un bébé Kronosaurus figé dans la pierre il y a environ 120 millions d'années, se distinguant par ses 8 mètres de long (l'animal en faisait 12 mais la queue n'a pas été conservée) des dizaines de milliers de fossiles découvert dans la région. En effet, bien que ces plateaux aient été depuis élevés à plus de 2000 m d'altitude par quelque mystère de la géologie dynamique, ils formaient  pendant le Mésozoïque - plus précisemment sur sa fin de celui-ci, dans le Crétacé, c'est à dire il y a quand même un bail - le bassin d'une mer primitive et aujourd'hui disparue.




Des fossiles, il y en a d'ailleurs tellement qu'on peut en voir par milliers à même les pierres utilisées dans l'architecture locale, comme par exemple dans les dalles qui forment le sol du Saint Ecce Homo, et même dans le socle d'une statue située dans la chapelle de ce couvent dominicain fondé en 1620 à une quinzaine de kilomètres de Villa de Leyva, et aujourd'hui partiellement transformé en musée. 

Villa de Leyva, le 14 avril 2009. Détail du dallage du couvent Santo Ecce Homo. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Présentant une large collection de tableaux, de sculptures et d'images pieuses, ainsi qu'un superbe retable doré, le musée possède également une partie plus ethnologique mêlant des reconstitutions de la vie monacale, de l'outillage agricole d'époque, et  des costumes et objets appartenant à la culture des indiens Muiscas. Les statues religieuses y sont sanguinolentes à souhait...

Villa de Leyva, le 14 avril 2009. Le couvent du Santo Ecce Homo. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Villa de Leyva, le 14 avril 2009. Olivier centenaire dans les jardins
du couvent Santo Ecce Homo. Photo : D. Fellous/Libre arbitre
Profitant d'un climat sec et agréable, vous pourrez aussi multiplier les promenades dans les collines environnantes, parsemées ça et là de quelques oliviers, vestiges oubliés de la destruction massive des oliveraies colombiennes ordonnée au XVIe siècle par la Couronne en raison de la concurrence sur l'huile d'olive que la colonie risquait alors d'exercer avec la production espagnole. La plus grande plantation restante dans le pays, peut-être observée au sud de Villa de Leyva, sur la route de Sutamarchan. Ceux que la nature vierge inspire plus que l'agriculture dirigeront plutôt leur pas vers les jolies cascades d'El Hayal ou de la Periquera, ou pousseront jusqu'aux lagunes et aux paramos couverts de frailejones du Sanctuaire de Faune et de Flore de Iguaque, une petite réserve environnementale d'altitude.

Si le fossile de Kronosaurus à éveillé en vous des désirs de voyage dans le temps, sachez également qu'un original a ouvert il y a peu dans les parages une espèce de Jurassic Park kitsch, avec des répliques grandeur nature de dinosaures et d'animaux préhistoriques de toutes sortes disséminées in-situ sur un vaste terrain vallonné. Cela reste cependant d'un intérêt assez limité, et seuls les enfants ou ceux qui ont su le rester trouveront vraiment à s'y amuser.

Sachica, le 13 janvier 2010. Gondava, la grande vallée des dinosaures. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Enfin, si vous êtes motorisé et qu'une à deux heures de voitures ne vous font pas peur, nous ne pouvons que vous inciter, sans aucune réserve cette fois, à vous rendre jusqu'à la superbe Laguna de Tota, une cinquantaine de kilomètres à l'est, et à vous prélasser sur son incroyable plage de sable blanc à 3.000 mètres d'altitude.

Plus d'infos, notamment historiques,  sur Villa de Leyva sur le site (en espagnol) des Parcs Naturels de Colombie.


mardi 24 mai 2011

L'ONU terrifiée par l'ampleur de la disparition forcée en Colombie


Bogotá, le 1er mai 2008. Panneau à la mémoire de militants de l'Union Patriotique, disparus ou assassinés à la fin des années 80.
Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Le site de l'hebdomadaire Semana rapporte que lors d'un séminaire sur la disparition forcée se déroulant hier à Bogotá, le représentant en Colombie du Haut Commissariat des Nations Unies pour les Droits de l'Homme (OHCHR) Christian Salazar a révélé que le parquet colombien aurait connaissance de plus de 26.500 cas présumés de disparitions forcées dans le pays, sur un total de 57.200 disparitions documentées par le Registre National des Disparus au cours des trois dernières décennies, des chiffres qui indiquent "une ampleur terrifiante" du phénomène.

Bogotá, le 1er mai 2008. Des manifestants ont jetés
des os ensanglantés sur les marches du Sénat.
Photo : D. Fellous/Libre arbitre
Ayant rappelé que la spécificité des disparitions forcées, en comparaison d'une "simple" disparition, est qu'elles sont "commises par des agents de l'État et les forces paramilitaires qui collaborent avec elles", et souligné qu'elles étaient "une des violations aux Droits de l'Homme les plus graves qui existent et que la Colombie, malheureusement, souffre d'un record alarmant dans l'exécution de ce crime", Christian Salazar a déploré le peu de réceptivité du Ministère de la Défense et de l'armée  colombienne aux multiples recommandations émises par  son bureau les enjoignant de mieux collaborer avec la Justice et d'aider à identifier les disparus. "Les opérateurs judiciaires en Colombie possèdent le cadre normatif qui leur permet de remplir l'obligation d'enquêter, juger et sanctionner les responsables de disparition forcée", a-t-il dit, citant différentes conventions internationales  relatives aux Droits de l'Homme ratifiées ces dernières annnées, mais "la lutte contre l'impunité n'a pas connu les mêmes progrès". Détaillant les données détenus par le parquet, qui font état de 3.000 femmes et autant de jeunes de moins de 20 ans parmi les victimes, le représentant de l'ONU a répété que la Colombie était l'un des pays d'Amérique Latine et du monde comptant le plus de disparitions forcées. Près de 4500 de ces disparitions ont été avouées par des ex-paramilitaires en contrepartie d'une amnistie ou de réductions de peines lors du processus de démobilisation dans le cadre de la loi "Justice et Paix" votée en 2005. Apparues dans les années 80, ces milices paramilitaires, financées par le trafic de drogue mais aussi parfois subventionnées par de grands propriétaires terriens et même par certaines multinationales,  se sont pour la plupart regroupées au milieu des années 90 au sein des AUC (Autodéfenses Unies de Colombie). Censées combattre la guérilla, elles ont la plupart du temps mené une guerre d'assassinats et de massacres, ciblant les membres de la population civile suspectés de collaboration ou même de sympathie avec la subversion, ce qui englobait - bien au delà des insurgés - syndicalistes, journalistes, militants d'ONG, leaders communautaires, juges, intellectuels de gauche, humoristes, militants politiques, et le plus souvent simples paysans et leurs familles. Des dizaines de milliers de morts, souvent démembrés à la tronçonneuse et parfois même brûlés dans des fours crématoires.

Photomontage : © D. Fellous/Libre arbitre

Les révélations sur ces plus de 25.000 cas de disparitions imputables à la Force Publique venant donc peu après celles concernant les 173.000 cas d'assassinats commis par les paramilitaires documentés entre 2005 et 2010 par la Justice colombienne, il semblerait que le silence concernant la Guerra Sucia (guerre sale), jusqu'ici à peine troublé par le travail incessant des quelques ONG travaillant sur le sujet et de journalistes ou militants locaux payant trop souvent de leur vie leur engagement, il semblerait , donc, que cette chape de silence soit en train de se fissurer au niveau national et international. Il serait plus que temps.
 

Manifestation contre la corruption dans les EPS


Bogotá, le 24 mai 2011. Manifestation contre le scandale des EPS. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Pour protester contre le nouveau scandale de corruption dans les EPS (Entités Prestataires de Santé), dont nous avons parlé il y a trois semaines, une manifestation était organisée ce matin à Bogotá entre le Parc National et la Place Bolivar, ainsi que plusieurs autres rassemblements dans les principales villes du pays.

Bogotá, le 24 mai 2011. Manifestation contre le scandale des EPS. "Mort inconnu. Victime de la loi 100".
Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Répondant à l'appel de plusieurs syndicats de travailleurs de la santé et d'organisations de patients, plusieurs centaines de personnes ont défilé dans la capitale contre ces détournements d'argent public et la Loi 100 de 1993 qui régit le système intégral de sécurité sociale et qu'ils considèrent à l'origine de ces fraudes. 

Bogotá, le 24 mai 2011. Manifestation contre le scandale des EPS. "La santé et la vie, ils en ont fait des marchandises.
Dehors la privatisation". Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Les manifestants réclamaient notamment le remboursement par les EPS impliquées dans le scandale des ressources versées par le Fonds de Solidarité et de Garantie pour les traitements non effectués et les délivrances fictives de médicaments ainsi que le paiement immédiat de leurs dettes au réseau public hospitalier. D'une façon générale, les slogans refusaient la privatisation du secteur, les intermédiations dans le système de soins, et tout ce qui tend à faire de la santé une marchandise.


Plus d'informations (en espagnol) sur le site de Notiagen.

lundi 23 mai 2011

Des néos-nazis en Colombie

Le numéro du mois de mai de Don Juan (un genre de Newlook en plus soft) entraine ses lecteurs au cœur de la nébuleuse néo-nazi colombienne. Dans un reportage qui hésite entre stupéfaction, inquiétude et ironie, le journaliste Daniel Vivas Barandica et le photographe Juan Pablo Gutierrez nous font pénétrer les coulisses du parti Tercera Fuerza Nación (Troisième Force Nation), le plus important groupe néo-nazi colombien, à l'occasion de la commémoration de l'anniversaire de naissance d'Adolf Hitler célebré dans un hôtel de la capitale le 16 avril dernier.

Barranquilla, le 21 février 2009. Un homme déguisé en Adolf Hitler pendant un défilé du Carnaval. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Pour ceux qui, comme l'auteur de cette note, sont originaire d'un pays européen où ce genre de folklore nauséabond est interdit et l'apologie du Troisième Reich susceptible d'entrainer des poursuites judiciaires, la découverte du fait que des organisations se réclamant ouvertement nazies aient pignon sur rue peut surprendre, et même choquer. Malheureusement, Colombia Tierra Herida avait déjà eu l'occasion de se rendre compte de la relative intégration de ces mouvements dans la population colombienne, notamment lors de la marche pour la libération des otages aux mains de la guérilla des FARC, le 20 juillet 2008, à laquelle s'était joint un cortège relativement conséquent de Tercera Fuerza Nación.

Bogotá, le 20 juillet 2008. Néo-nazis du parti Tercera Fuerza Nacion pendant la marche pour la libération des otages des FARC.
Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Arborant des croix gammées sur leurs bombers, agitant des drapeaux frappés de la croix celtique et exécutant force saluts romains, la petite centaine de cranes rasés qui défilaient sous des banderoles "Colombie réveille-toi" ou "Socialisme national" n'avaient pas été rejetés par les autres manifestants, certains allant même jusqu'à les applaudir lorsqu'ils criaient des slogans comme "Ni droite, ni gauche, une seule nation".


Barranquilla, le 21 février 2009. Un homme déguisé en Adolf Hitler se fait offrir
un verre de rhum par un spectateur. Photo : D. Fellous/Libre arbitre
Plus troublant encore, lors du Carnaval de Barranquilla en février 2009, on avait pu remarquer un homme déguisé en Hitler se pavanant sur le parcours des défilés en levant le bras droit. Même avec l'alibi possible de la parodie, et sachant, tout étant permis carnaval oblige, que l'on pouvait voir nombre de costumes de guérilleros des FARC et de paramilitaires au milieu des Uribe, des Chavez, ou des Ingrid Betancourt, il y avait quelque chose de différent avec ce personnage. Tout d'abord la tradition veut plutôt que les déguisements "politiques" soient liés à l'actualité, nationale ou internationale, (cette année-là par exemple, il y avait beaucoup de Barack Obama, récemment élu, ou de David Murcia Gomez, le responsable de la gigantesque escroquerie pyramidale qui avait ruiné plusieurs départements et nourri la chronique judiciaire des derniers mois). Surtout son attitude tranchait avec les autres, il affichait une fierté et une jubilation manifeste, qui laissait supposer qu'il profitait de l'occasion pour crier haut et fort ce qu'il taisait toute l'année, et que contrairement au reste du monde, le jour du carnaval était le seul où il ne se déguisait pas. Ici non plus,  l'homme ne paraissait pas soulever la moindre gêne chez les spectateurs, nombreux se pressant pour le saluer, lui offrir à boire ou se faire photographier à ses côtés. Groß Rigölad !! Un historien allemand nous résumait récemment ses recherches faisant apparaitre une forte influence de l'idéologie nazie en Colombie jusque plusieurs années après la fin de la Seconde Guerre Mondiale - un héritage qui serait encore particulièrement vivace dans l'armée - et qui pourrait expliquer la permanence de ce courant de pensée dans le pays et la quasi bienveillance dont il bénéficie de la part d'un secteur de l'opinion. Nous lui demanderons s'il veut bien nous éclairer sur le sujet avec un article pour Colombia Tierra Herida.
 

Bogotá, le 28 juin 2009. Contre-manifestation du groupuscule d'extrême-droite Tercera Fuerza Nación le jour de la Gay Pride.
"Par respect aux familles et à nos enfants colombiens, plus de tolérance avec l'anti-naturel". Photo : D. Fellous/Libre arbitre


Bogotá, le 28 juin 2009. Les participants à la Gay Pride conspuent les quelques
militants néo-nazis venus les insulter. Photo : D. Fellous/Libre arbitre
On se rassurera tout de même quand au degré de pénétration réelle de ce genre d'idées dans la société civile colombienne en observant que lorsque le groupuscule cité plus haut convoque en juin 2009 une contre-manifestation le jour de la Gay Pride à Bogotá pour stigmatiser les "anti-naturels", ils rassemblent péniblement une vingtaine de skin-heads, et restent retranchés derrière un cordon de  policiers face aux quolibets de dizaines de milliers de manifestants pour la tolérance et la diversité.


Ouf.



 
PS : Pour le titre j'avais pensé à plusieurs bons mots, comme "Têtes propres et mains hautes", "Crâne pas, t'es chauve !",  "Hitlérien à battre", ou "Enquête de mollesse skin" mais comme en fait ça ne me fait pas tant rire que ça (je parle du sujet, bien sûr, pas de mes calembours qui sont excellents...), j'ai finalement opté pour du purement factuel.
 

jeudi 19 mai 2011

La Cour Suprême débranche l'ordinateur de Raúl Reyes

Les procès liés au scandale de la Farcpolitique (1), qui touchent notamment l'ex-sénatrice du Parti Libéral Piedad Cordoba, viennent de connaitre un sérieux coup d'arrêt avec la décision prise hier par la Cour Suprême de Justice de ne pas reconnaitre les preuves issues des ordinateurs de Raúl Reyes. 

En effet, lors de l'enquête visant Wilson Borja, un membre du Polo Democrático Alternativo (Pôle Démocratique Alternatif, gauche plurielle), les juges de la plus haute instance pénale du pays ont estimé après plusieurs jours de délibération que les pièces à conviction obtenues en mars 2008 dans le campement des FARC après le bombardement qui couta la vie à son dirigeant n'étaient pas recevable par un tribunal pour plusieurs raisons juridiques. La principale étant que ces "preuves illicites" ont été recueillies illégalement par des militaires, et non par des officiers de police judiciaire dument accrédités. Par ailleurs, la Cour Suprême rappelle que cette opération militaire elle-même était illégale, le bombardement ayant eu lieu en territoire équatorien, sans autorisation préalable des autorités de Quito, "violant un accord signé entre les deux pays".

Bogotá, le 11 janvier 2009. "Nous, les Hommes, sommes
prisonniers de nos propres inventions. Dieu bénisse le
donateur joyeux." Photo : D. Fellous/Libre arbitre
Sans compter, ajoutent les magistrats, que "pas une autorité colombienne n'a soutenu, approuvé ou corroboré le contenu des courriers au cours du procès", propos visant implicitement l'ex-président de la République Álvaro Uribe Vélez, et le directeur de la Police Óscar Naranjo, interrogés par les juges durant la procédure, et qui n'ont jamais fourni de documents validant ces preuves. Enfin, il est souligné que les soit-disants liens entre Wilson Borja et les FARC ne sont établis que sur des documents Word et pas dans des emails, ce qui ne permet pas de démontrer qu'ils ont été envoyés ni reçus...

Voilà qui interrompt sans doute définitivement toute une série de procès annoncés et principalement basés sur les fameuses révélations extraites des ordinateurs du chef guérillero. Des révélations qui n'ont cessé d'apparaitre au compte-gouttes depuis trois ans, impliquant nombre de figures de l'opposition, parlementaires, mais aussi journalistes ou professeurs universitaires, et jusqu'aux gouvernements voisin d'Équateur et du Vénézuela, accusés au choix de financer les FARC ou d'être financés par elles (voir l'article du Monde.fr à ce sujet). Au point que le PC de Raúl Reyes était parfois ironiquement surnommé "la lampe d'Aladin" par les sceptiques soupçonnant les autorités colombiennes de créer des fausses preuves au gré de leurs besoins politiques du moment. Le jugement de la Cour Suprême critique d'ailleurs les fuites de documents et les campagnes médiatiques qui ont eu lieu autour de l'enquête.



Si les révélations sur la complicité présumée de Rafael Correa et Hugo Chavez, les présidents  équatorien et vénézuélien,  avec la guérilla d'extrême-gauche, avaient durablement brouillé les relations entre ces deux pays et la Colombie pendant la fin du mandat d'Álvaro Uribe, elles prenaient moins d'importance depuis l'arrivée au pouvoir de Juan-Manuel Santos. Celui-ci a en effet préféré oublier ces accusations, renouer des relations diplomatiques cordiales avec ses voisins, et surtout réamorcer les échanges économiques qui avaient sérieusement pâtis de la dispute.  Néanmoins, la publication le 10 mai 2011 d'un rapport par l'IISS (l'Institut International d'Études Stratégiques, basé à Londres) sur "Les dossiers des FARC : Vénézuela, Équateur et les Archives Secrètes de Raúl Reyes", immédiatement rejeté à Caracas comme à Quito comme étant une grossière propagande, venait de remettre la polémique au goût du jour , en affirmant notamment que les services secrets vénézueliens avaient fait appel à la guérilla colombienne pour supprimer des opposants politiques.

Barranquilla, le 21 février 2009. Participants au Carnaval déguisés en Raúl Reyes (à gauche), et Hugo Chavez.
Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Le jugement de la Cour Suprême, s'il ne se prononce pas sur le fond de la réalité ou non des supposées relations des FARC avec les gouvernements voisins ou avec des membres de la classe politique colombienne, invalide en tout cas la portée légale et judiciaire de ces accusations. Le premier bénéficiaire de ce coup de théatre est bien sûr Wilson Borja, qui était cité 45 fois dans les fameux courriers. L'ex-parlementaire, qui avait été délégué par du gouvernement Pastrana dans les négociations avec l'ELN, un autre mouvement de guérilla colombien, a annoncé qu'il allait engager des poursuites contre Álvaro Uribe et le procureur général Mario Iguarán, estimant que ces accusations l'ont pénalisé notamment  pour ce qui est de la perte de son poste de congressiste et dans ses chances de faire partie de la liste des trois remplaçants possibles de Samuel Moreno, suspendu du poste de maire de Bogotá il y a 2 semaines.

De son côté, Piedad Cordoba, dont la médiation avec les FARC a permis la libération de 17 otages depuis 2007, avait été destituée par le procureur général en novembre dernier de son poste de sénatrice du Parti Libéral et déclarée inéligible pour une durée de 18 ans, accusée d'apparaitre sous le nom de 'Teodora' dans des dossiers compromettants eux aussi tirés des ordinateurs de Raúl Reyes. Même si le jugement d'hier ne s'applique qu'au cas spécifique de Wilson Borja, l'ex-sénatrice veut y voir l'assurance qu'elle obtiendra l'annulation de la décision la concernant, et elle déclarait déjà dans la soirée d'hier sur son compte Twitter :

"Si la Cour Suprême  dit que les preuves avec lesquelles on m'a destitué sont illégales, que pensez vous qu'il se passera ?"

Bogotá, le 28 juin 2009. La sénatrice Piedad Cordoba et des membres du Parti Libéral participent à la Gay Pride sur la Septima.
Photo : D. Fellous/Libre arbitre



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(1) La Farcpolitica est le nom générique donné aux liens présumés entre des hommes et femmes politiques et la guérilla marxiste des FARC, nom attribué en référence à celui de la Parapolitica, qui désigne elle les liens avec les paramilitaires d'extrême-droite, dans lequel plus de 60 congressistes ont été impliqués.