lundi 30 mai 2011

Ainsi va la vie à Villa de Leyva...


Villa de Leyva, le 14 avril 2009. Le couvent du Santo Ecce Homo. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Villa de Leyva, à quelques heures de route au nord de Bogotá, dans le département du Boyaca, est une destination classique pour s'échapper de la capitale le temps d'un ou deux jours. Incontournable absolu des guides touristiques, et jouissant auprès des colombiens eux-même d'une réputation plus que favorable, la petite ville possède en effet une architecture coloniale charmante, et bénéficie d'un climat agréable et d'une tranquillité à toute épreuve, à peine troublée le week-end et pendant les vacances par des visiteurs en plus grand nombre que durant la semaine. 

Villa de Leyva, le 14 avril 2009. La Plaza Mayor. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Malgré ce premier tableau enchanteur, force nous est de dire que Villa de Leyva n'a pas non plus suscité chez nous l'enthousiasme su-cité... La dépendance de l'économie locale dans le tourisme ; le contraste du passé suggéré par les vieilles pierres avec les tourniquets à cartes postales ou les menus en trois langues ; les excursions proposées par les chauffeurs de taxis, toutes identiques et soutenues par des classeurs-programmes illustrés de photos des sites à visiter ; tout ça donne à la ville des allures un peu artificielles, à l'image de Saint-Malo ou de la cité de Carcassonne. Quand à l'indifférence blasée des habitants, ou à l'amabilité forcée des commerçants, elles tranchent si nettement avec l'attitude habituellement rencontrée en Colombie, qu'elles font craindre que le développement accéléré du tourisme n'entraîne progressivement partout cette effacement du caractère si ouvert, curieux et joyeux qui prédomine dans ce pays que le fléau de la guerre civile à jusqu'ici relativement protégé de cet autre fléau qu'est le tourisme de masse (sans bien sûr vouloir comparer la gravité de leurs conséquences respectives). 
 
Villa de Leyva, le 14 avril 2009. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Ceci étant dit, et même si pour notre part nous n'en faisons donc pas une destination prioritaire pour le voyageur limité par le temps dans son exploration de la Colombie, il n'en demeure pas moins que l'on peut bien trouver de quoi s'occuper plaisamment quelques jours, en  faisant de Villa de Leyva une base pour visiter la région et profiter pour reprendre des couleurs de la fin tant attendue de la Niña (ce phénomène climatique qui a apporté six mois de pluies presque ininterrompues sur la Colombie, entraînant de lourds dégâts matériels et de nombreux déplacements et autres drames humains).

Photomontage : © D. Fellous/libre arbitre

La grande place carrée de 14.000 m2 qui fait l'orgueil de la ville pour être une des plus grande du continent a pour originalité de s'appeler Plaza Mayor, et non Simon Bolivar, ni même Antonio Nariño, l'un des pères de l'indépendance colombienne, qui vécut et mourut dans une maison située à quelques dizaines de mètres, transformée aujourd'hui en musée. Autour de la place, quelques églises et une pléiade d'autres petits  musées, historiques, artistiques ou religieux nourriront les appétits culturels les plus féroces. Le reste des rues est occupées par moult hôtels et restaurants qui fourniront ainsi des nourritures matérielles tout aussi nécessaires que celles de l'esprit.

Villa de Leyva, le 14 avril 2009. "Observatoire astronomique" précolombien Muisca. Photo : D. Fellous/Libre arbitre
  
Quand vous aurez fait trois fois le tour de toutes les rues de la ville, ce qui ne prendra pas longtemps même en flânant, vous vous déciderez sans doute à sortir de la ville pour vous aventurer dans les environs. Plusieurs sites intéressants se trouvent dans un périmètre restreint, permettant de les enchainer dans un même mouvement. À commencer par une trentaine de monolithes dressés dans un champ, et qui servaient apparemment aux Muiscas précolombiens de calendrier astronomique (en mesurant l'ombre des pierres ils déterminaient les saisons pour les semailles) et de sanctuaire religieux, renommé El Infiernito, le petit enfer, par les espagnols lors de la colonisation, peut-être en raison de la forme ouvertement phallique de certaines de ces pierres.

Villa de Leyva, le 14 avril 2009. Monolithes phalliques sur un ancien site religieux Muisca. Photo : D. Fellous/Libre arbitre


Villa de Leyva, le 14 avril 2009. Fossile de Kronosaurus.
Photo : D. Fellous/Libre arbitre
Non loin de là, on peut observer un fossile très bien conservé de reptile marin préhistorique, ancêtre de nos crocodiles : un bébé Kronosaurus figé dans la pierre il y a environ 120 millions d'années, se distinguant par ses 8 mètres de long (l'animal en faisait 12 mais la queue n'a pas été conservée) des dizaines de milliers de fossiles découvert dans la région. En effet, bien que ces plateaux aient été depuis élevés à plus de 2000 m d'altitude par quelque mystère de la géologie dynamique, ils formaient  pendant le Mésozoïque - plus précisemment sur sa fin de celui-ci, dans le Crétacé, c'est à dire il y a quand même un bail - le bassin d'une mer primitive et aujourd'hui disparue.




Des fossiles, il y en a d'ailleurs tellement qu'on peut en voir par milliers à même les pierres utilisées dans l'architecture locale, comme par exemple dans les dalles qui forment le sol du Saint Ecce Homo, et même dans le socle d'une statue située dans la chapelle de ce couvent dominicain fondé en 1620 à une quinzaine de kilomètres de Villa de Leyva, et aujourd'hui partiellement transformé en musée. 

Villa de Leyva, le 14 avril 2009. Détail du dallage du couvent Santo Ecce Homo. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Présentant une large collection de tableaux, de sculptures et d'images pieuses, ainsi qu'un superbe retable doré, le musée possède également une partie plus ethnologique mêlant des reconstitutions de la vie monacale, de l'outillage agricole d'époque, et  des costumes et objets appartenant à la culture des indiens Muiscas. Les statues religieuses y sont sanguinolentes à souhait...

Villa de Leyva, le 14 avril 2009. Le couvent du Santo Ecce Homo. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Villa de Leyva, le 14 avril 2009. Olivier centenaire dans les jardins
du couvent Santo Ecce Homo. Photo : D. Fellous/Libre arbitre
Profitant d'un climat sec et agréable, vous pourrez aussi multiplier les promenades dans les collines environnantes, parsemées ça et là de quelques oliviers, vestiges oubliés de la destruction massive des oliveraies colombiennes ordonnée au XVIe siècle par la Couronne en raison de la concurrence sur l'huile d'olive que la colonie risquait alors d'exercer avec la production espagnole. La plus grande plantation restante dans le pays, peut-être observée au sud de Villa de Leyva, sur la route de Sutamarchan. Ceux que la nature vierge inspire plus que l'agriculture dirigeront plutôt leur pas vers les jolies cascades d'El Hayal ou de la Periquera, ou pousseront jusqu'aux lagunes et aux paramos couverts de frailejones du Sanctuaire de Faune et de Flore de Iguaque, une petite réserve environnementale d'altitude.

Si le fossile de Kronosaurus à éveillé en vous des désirs de voyage dans le temps, sachez également qu'un original a ouvert il y a peu dans les parages une espèce de Jurassic Park kitsch, avec des répliques grandeur nature de dinosaures et d'animaux préhistoriques de toutes sortes disséminées in-situ sur un vaste terrain vallonné. Cela reste cependant d'un intérêt assez limité, et seuls les enfants ou ceux qui ont su le rester trouveront vraiment à s'y amuser.

Sachica, le 13 janvier 2010. Gondava, la grande vallée des dinosaures. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Enfin, si vous êtes motorisé et qu'une à deux heures de voitures ne vous font pas peur, nous ne pouvons que vous inciter, sans aucune réserve cette fois, à vous rendre jusqu'à la superbe Laguna de Tota, une cinquantaine de kilomètres à l'est, et à vous prélasser sur son incroyable plage de sable blanc à 3.000 mètres d'altitude.

Plus d'infos, notamment historiques,  sur Villa de Leyva sur le site (en espagnol) des Parcs Naturels de Colombie.


mardi 24 mai 2011

L'ONU terrifiée par l'ampleur de la disparition forcée en Colombie


Bogotá, le 1er mai 2008. Panneau à la mémoire de militants de l'Union Patriotique, disparus ou assassinés à la fin des années 80.
Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Le site de l'hebdomadaire Semana rapporte que lors d'un séminaire sur la disparition forcée se déroulant hier à Bogotá, le représentant en Colombie du Haut Commissariat des Nations Unies pour les Droits de l'Homme (OHCHR) Christian Salazar a révélé que le parquet colombien aurait connaissance de plus de 26.500 cas présumés de disparitions forcées dans le pays, sur un total de 57.200 disparitions documentées par le Registre National des Disparus au cours des trois dernières décennies, des chiffres qui indiquent "une ampleur terrifiante" du phénomène.

Bogotá, le 1er mai 2008. Des manifestants ont jetés
des os ensanglantés sur les marches du Sénat.
Photo : D. Fellous/Libre arbitre
Ayant rappelé que la spécificité des disparitions forcées, en comparaison d'une "simple" disparition, est qu'elles sont "commises par des agents de l'État et les forces paramilitaires qui collaborent avec elles", et souligné qu'elles étaient "une des violations aux Droits de l'Homme les plus graves qui existent et que la Colombie, malheureusement, souffre d'un record alarmant dans l'exécution de ce crime", Christian Salazar a déploré le peu de réceptivité du Ministère de la Défense et de l'armée  colombienne aux multiples recommandations émises par  son bureau les enjoignant de mieux collaborer avec la Justice et d'aider à identifier les disparus. "Les opérateurs judiciaires en Colombie possèdent le cadre normatif qui leur permet de remplir l'obligation d'enquêter, juger et sanctionner les responsables de disparition forcée", a-t-il dit, citant différentes conventions internationales  relatives aux Droits de l'Homme ratifiées ces dernières annnées, mais "la lutte contre l'impunité n'a pas connu les mêmes progrès". Détaillant les données détenus par le parquet, qui font état de 3.000 femmes et autant de jeunes de moins de 20 ans parmi les victimes, le représentant de l'ONU a répété que la Colombie était l'un des pays d'Amérique Latine et du monde comptant le plus de disparitions forcées. Près de 4500 de ces disparitions ont été avouées par des ex-paramilitaires en contrepartie d'une amnistie ou de réductions de peines lors du processus de démobilisation dans le cadre de la loi "Justice et Paix" votée en 2005. Apparues dans les années 80, ces milices paramilitaires, financées par le trafic de drogue mais aussi parfois subventionnées par de grands propriétaires terriens et même par certaines multinationales,  se sont pour la plupart regroupées au milieu des années 90 au sein des AUC (Autodéfenses Unies de Colombie). Censées combattre la guérilla, elles ont la plupart du temps mené une guerre d'assassinats et de massacres, ciblant les membres de la population civile suspectés de collaboration ou même de sympathie avec la subversion, ce qui englobait - bien au delà des insurgés - syndicalistes, journalistes, militants d'ONG, leaders communautaires, juges, intellectuels de gauche, humoristes, militants politiques, et le plus souvent simples paysans et leurs familles. Des dizaines de milliers de morts, souvent démembrés à la tronçonneuse et parfois même brûlés dans des fours crématoires.

Photomontage : © D. Fellous/Libre arbitre

Les révélations sur ces plus de 25.000 cas de disparitions imputables à la Force Publique venant donc peu après celles concernant les 173.000 cas d'assassinats commis par les paramilitaires documentés entre 2005 et 2010 par la Justice colombienne, il semblerait que le silence concernant la Guerra Sucia (guerre sale), jusqu'ici à peine troublé par le travail incessant des quelques ONG travaillant sur le sujet et de journalistes ou militants locaux payant trop souvent de leur vie leur engagement, il semblerait , donc, que cette chape de silence soit en train de se fissurer au niveau national et international. Il serait plus que temps.
 

Manifestation contre la corruption dans les EPS


Bogotá, le 24 mai 2011. Manifestation contre le scandale des EPS. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Pour protester contre le nouveau scandale de corruption dans les EPS (Entités Prestataires de Santé), dont nous avons parlé il y a trois semaines, une manifestation était organisée ce matin à Bogotá entre le Parc National et la Place Bolivar, ainsi que plusieurs autres rassemblements dans les principales villes du pays.

Bogotá, le 24 mai 2011. Manifestation contre le scandale des EPS. "Mort inconnu. Victime de la loi 100".
Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Répondant à l'appel de plusieurs syndicats de travailleurs de la santé et d'organisations de patients, plusieurs centaines de personnes ont défilé dans la capitale contre ces détournements d'argent public et la Loi 100 de 1993 qui régit le système intégral de sécurité sociale et qu'ils considèrent à l'origine de ces fraudes. 

Bogotá, le 24 mai 2011. Manifestation contre le scandale des EPS. "La santé et la vie, ils en ont fait des marchandises.
Dehors la privatisation". Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Les manifestants réclamaient notamment le remboursement par les EPS impliquées dans le scandale des ressources versées par le Fonds de Solidarité et de Garantie pour les traitements non effectués et les délivrances fictives de médicaments ainsi que le paiement immédiat de leurs dettes au réseau public hospitalier. D'une façon générale, les slogans refusaient la privatisation du secteur, les intermédiations dans le système de soins, et tout ce qui tend à faire de la santé une marchandise.


Plus d'informations (en espagnol) sur le site de Notiagen.

lundi 23 mai 2011

Des néos-nazis en Colombie

Le numéro du mois de mai de Don Juan (un genre de Newlook en plus soft) entraine ses lecteurs au cœur de la nébuleuse néo-nazi colombienne. Dans un reportage qui hésite entre stupéfaction, inquiétude et ironie, le journaliste Daniel Vivas Barandica et le photographe Juan Pablo Gutierrez nous font pénétrer les coulisses du parti Tercera Fuerza Nación (Troisième Force Nation), le plus important groupe néo-nazi colombien, à l'occasion de la commémoration de l'anniversaire de naissance d'Adolf Hitler célebré dans un hôtel de la capitale le 16 avril dernier.

Barranquilla, le 21 février 2009. Un homme déguisé en Adolf Hitler pendant un défilé du Carnaval. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Pour ceux qui, comme l'auteur de cette note, sont originaire d'un pays européen où ce genre de folklore nauséabond est interdit et l'apologie du Troisième Reich susceptible d'entrainer des poursuites judiciaires, la découverte du fait que des organisations se réclamant ouvertement nazies aient pignon sur rue peut surprendre, et même choquer. Malheureusement, Colombia Tierra Herida avait déjà eu l'occasion de se rendre compte de la relative intégration de ces mouvements dans la population colombienne, notamment lors de la marche pour la libération des otages aux mains de la guérilla des FARC, le 20 juillet 2008, à laquelle s'était joint un cortège relativement conséquent de Tercera Fuerza Nación.

Bogotá, le 20 juillet 2008. Néo-nazis du parti Tercera Fuerza Nacion pendant la marche pour la libération des otages des FARC.
Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Arborant des croix gammées sur leurs bombers, agitant des drapeaux frappés de la croix celtique et exécutant force saluts romains, la petite centaine de cranes rasés qui défilaient sous des banderoles "Colombie réveille-toi" ou "Socialisme national" n'avaient pas été rejetés par les autres manifestants, certains allant même jusqu'à les applaudir lorsqu'ils criaient des slogans comme "Ni droite, ni gauche, une seule nation".


Barranquilla, le 21 février 2009. Un homme déguisé en Adolf Hitler se fait offrir
un verre de rhum par un spectateur. Photo : D. Fellous/Libre arbitre
Plus troublant encore, lors du Carnaval de Barranquilla en février 2009, on avait pu remarquer un homme déguisé en Hitler se pavanant sur le parcours des défilés en levant le bras droit. Même avec l'alibi possible de la parodie, et sachant, tout étant permis carnaval oblige, que l'on pouvait voir nombre de costumes de guérilleros des FARC et de paramilitaires au milieu des Uribe, des Chavez, ou des Ingrid Betancourt, il y avait quelque chose de différent avec ce personnage. Tout d'abord la tradition veut plutôt que les déguisements "politiques" soient liés à l'actualité, nationale ou internationale, (cette année-là par exemple, il y avait beaucoup de Barack Obama, récemment élu, ou de David Murcia Gomez, le responsable de la gigantesque escroquerie pyramidale qui avait ruiné plusieurs départements et nourri la chronique judiciaire des derniers mois). Surtout son attitude tranchait avec les autres, il affichait une fierté et une jubilation manifeste, qui laissait supposer qu'il profitait de l'occasion pour crier haut et fort ce qu'il taisait toute l'année, et que contrairement au reste du monde, le jour du carnaval était le seul où il ne se déguisait pas. Ici non plus,  l'homme ne paraissait pas soulever la moindre gêne chez les spectateurs, nombreux se pressant pour le saluer, lui offrir à boire ou se faire photographier à ses côtés. Groß Rigölad !! Un historien allemand nous résumait récemment ses recherches faisant apparaitre une forte influence de l'idéologie nazie en Colombie jusque plusieurs années après la fin de la Seconde Guerre Mondiale - un héritage qui serait encore particulièrement vivace dans l'armée - et qui pourrait expliquer la permanence de ce courant de pensée dans le pays et la quasi bienveillance dont il bénéficie de la part d'un secteur de l'opinion. Nous lui demanderons s'il veut bien nous éclairer sur le sujet avec un article pour Colombia Tierra Herida.
 

Bogotá, le 28 juin 2009. Contre-manifestation du groupuscule d'extrême-droite Tercera Fuerza Nación le jour de la Gay Pride.
"Par respect aux familles et à nos enfants colombiens, plus de tolérance avec l'anti-naturel". Photo : D. Fellous/Libre arbitre


Bogotá, le 28 juin 2009. Les participants à la Gay Pride conspuent les quelques
militants néo-nazis venus les insulter. Photo : D. Fellous/Libre arbitre
On se rassurera tout de même quand au degré de pénétration réelle de ce genre d'idées dans la société civile colombienne en observant que lorsque le groupuscule cité plus haut convoque en juin 2009 une contre-manifestation le jour de la Gay Pride à Bogotá pour stigmatiser les "anti-naturels", ils rassemblent péniblement une vingtaine de skin-heads, et restent retranchés derrière un cordon de  policiers face aux quolibets de dizaines de milliers de manifestants pour la tolérance et la diversité.


Ouf.



 
PS : Pour le titre j'avais pensé à plusieurs bons mots, comme "Têtes propres et mains hautes", "Crâne pas, t'es chauve !",  "Hitlérien à battre", ou "Enquête de mollesse skin" mais comme en fait ça ne me fait pas tant rire que ça (je parle du sujet, bien sûr, pas de mes calembours qui sont excellents...), j'ai finalement opté pour du purement factuel.
 

jeudi 19 mai 2011

La Cour Suprême débranche l'ordinateur de Raúl Reyes

Les procès liés au scandale de la Farcpolitique (1), qui touchent notamment l'ex-sénatrice du Parti Libéral Piedad Cordoba, viennent de connaitre un sérieux coup d'arrêt avec la décision prise hier par la Cour Suprême de Justice de ne pas reconnaitre les preuves issues des ordinateurs de Raúl Reyes. 

En effet, lors de l'enquête visant Wilson Borja, un membre du Polo Democrático Alternativo (Pôle Démocratique Alternatif, gauche plurielle), les juges de la plus haute instance pénale du pays ont estimé après plusieurs jours de délibération que les pièces à conviction obtenues en mars 2008 dans le campement des FARC après le bombardement qui couta la vie à son dirigeant n'étaient pas recevable par un tribunal pour plusieurs raisons juridiques. La principale étant que ces "preuves illicites" ont été recueillies illégalement par des militaires, et non par des officiers de police judiciaire dument accrédités. Par ailleurs, la Cour Suprême rappelle que cette opération militaire elle-même était illégale, le bombardement ayant eu lieu en territoire équatorien, sans autorisation préalable des autorités de Quito, "violant un accord signé entre les deux pays".

Bogotá, le 11 janvier 2009. "Nous, les Hommes, sommes
prisonniers de nos propres inventions. Dieu bénisse le
donateur joyeux." Photo : D. Fellous/Libre arbitre
Sans compter, ajoutent les magistrats, que "pas une autorité colombienne n'a soutenu, approuvé ou corroboré le contenu des courriers au cours du procès", propos visant implicitement l'ex-président de la République Álvaro Uribe Vélez, et le directeur de la Police Óscar Naranjo, interrogés par les juges durant la procédure, et qui n'ont jamais fourni de documents validant ces preuves. Enfin, il est souligné que les soit-disants liens entre Wilson Borja et les FARC ne sont établis que sur des documents Word et pas dans des emails, ce qui ne permet pas de démontrer qu'ils ont été envoyés ni reçus...

Voilà qui interrompt sans doute définitivement toute une série de procès annoncés et principalement basés sur les fameuses révélations extraites des ordinateurs du chef guérillero. Des révélations qui n'ont cessé d'apparaitre au compte-gouttes depuis trois ans, impliquant nombre de figures de l'opposition, parlementaires, mais aussi journalistes ou professeurs universitaires, et jusqu'aux gouvernements voisin d'Équateur et du Vénézuela, accusés au choix de financer les FARC ou d'être financés par elles (voir l'article du Monde.fr à ce sujet). Au point que le PC de Raúl Reyes était parfois ironiquement surnommé "la lampe d'Aladin" par les sceptiques soupçonnant les autorités colombiennes de créer des fausses preuves au gré de leurs besoins politiques du moment. Le jugement de la Cour Suprême critique d'ailleurs les fuites de documents et les campagnes médiatiques qui ont eu lieu autour de l'enquête.



Si les révélations sur la complicité présumée de Rafael Correa et Hugo Chavez, les présidents  équatorien et vénézuélien,  avec la guérilla d'extrême-gauche, avaient durablement brouillé les relations entre ces deux pays et la Colombie pendant la fin du mandat d'Álvaro Uribe, elles prenaient moins d'importance depuis l'arrivée au pouvoir de Juan-Manuel Santos. Celui-ci a en effet préféré oublier ces accusations, renouer des relations diplomatiques cordiales avec ses voisins, et surtout réamorcer les échanges économiques qui avaient sérieusement pâtis de la dispute.  Néanmoins, la publication le 10 mai 2011 d'un rapport par l'IISS (l'Institut International d'Études Stratégiques, basé à Londres) sur "Les dossiers des FARC : Vénézuela, Équateur et les Archives Secrètes de Raúl Reyes", immédiatement rejeté à Caracas comme à Quito comme étant une grossière propagande, venait de remettre la polémique au goût du jour , en affirmant notamment que les services secrets vénézueliens avaient fait appel à la guérilla colombienne pour supprimer des opposants politiques.

Barranquilla, le 21 février 2009. Participants au Carnaval déguisés en Raúl Reyes (à gauche), et Hugo Chavez.
Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Le jugement de la Cour Suprême, s'il ne se prononce pas sur le fond de la réalité ou non des supposées relations des FARC avec les gouvernements voisins ou avec des membres de la classe politique colombienne, invalide en tout cas la portée légale et judiciaire de ces accusations. Le premier bénéficiaire de ce coup de théatre est bien sûr Wilson Borja, qui était cité 45 fois dans les fameux courriers. L'ex-parlementaire, qui avait été délégué par du gouvernement Pastrana dans les négociations avec l'ELN, un autre mouvement de guérilla colombien, a annoncé qu'il allait engager des poursuites contre Álvaro Uribe et le procureur général Mario Iguarán, estimant que ces accusations l'ont pénalisé notamment  pour ce qui est de la perte de son poste de congressiste et dans ses chances de faire partie de la liste des trois remplaçants possibles de Samuel Moreno, suspendu du poste de maire de Bogotá il y a 2 semaines.

De son côté, Piedad Cordoba, dont la médiation avec les FARC a permis la libération de 17 otages depuis 2007, avait été destituée par le procureur général en novembre dernier de son poste de sénatrice du Parti Libéral et déclarée inéligible pour une durée de 18 ans, accusée d'apparaitre sous le nom de 'Teodora' dans des dossiers compromettants eux aussi tirés des ordinateurs de Raúl Reyes. Même si le jugement d'hier ne s'applique qu'au cas spécifique de Wilson Borja, l'ex-sénatrice veut y voir l'assurance qu'elle obtiendra l'annulation de la décision la concernant, et elle déclarait déjà dans la soirée d'hier sur son compte Twitter :

"Si la Cour Suprême  dit que les preuves avec lesquelles on m'a destitué sont illégales, que pensez vous qu'il se passera ?"

Bogotá, le 28 juin 2009. La sénatrice Piedad Cordoba et des membres du Parti Libéral participent à la Gay Pride sur la Septima.
Photo : D. Fellous/Libre arbitre



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(1) La Farcpolitica est le nom générique donné aux liens présumés entre des hommes et femmes politiques et la guérilla marxiste des FARC, nom attribué en référence à celui de la Parapolitica, qui désigne elle les liens avec les paramilitaires d'extrême-droite, dans lequel plus de 60 congressistes ont été impliqués.


mercredi 18 mai 2011

La renaissance du Santamartamys rufodorsalis

Des chercheurs travaillant dans le refuge d'El Dorado de la fondation Proaves, dans la Sierra Nevada de Santa Marta, département du Cesar, sur la côte caraïbe colombienne, ont aperçu et photographié début mai un spécimen de Santamartamys rufodorsalis, également appelé Souris arboricole de Santa Marta de son nom usuel.

Souris arboricole de Santa Marta (Santamartamys rufodorsalis) 
Photo : Lizzie Noble/www.proaves.com
Enfin pas si usuel que ça, puisqu'on n'avait pas vu l'animal depuis la fin du XIXe siècle, et qu'il était inscrit sur la malheureusement trop longue liste des espèces éteintes. Imaginez donc la surprise éprouvée par Lizzie Noble et Simon McKeown qui, se reposant à l'entrée du refuge après une longue journée passée à la recherche d'amphibiens en voie d'extinction, ont eu la surprise de voir tranquillement s'approcher d'eux ce petit rongeur roux de la taille d'un cochon d'Inde et pourvu d'une longue queue noire et blanche. Après avoir aimablement laissé à Lizzie le temps de le photographier sous toutes les coutures, notre héros poilu a poursuivi sa promenade et disparu dans le sous-bois, sans se douter qu'il venait exceptionnellement de réduire d'un item la liste des espèces disparues (et d'augmenter simultanément celle des espèces très menacées, ce qui est plus banal...).

Certes la balance n'est pas rétablie avec les milliers d'espèces animales (principalement des insectes) et végétales qui s'évanouissent chaque jour en raison de l'extension de l'espace occupé par les activités humaines et du déséquilibre que ces activités entrainent dans l'environnement (quand ce n'est pas sa destruction pure et simple), mais enfin ça fait du bien de publier une bonne nouvelle de temps en temps.

Que ce soit dans une conception utilitariste de la Nature (usages possibles des molécules contenues dans les organismes menacés de disparition) ou juste pour l'enchantement que procure la richesse et la diversité de la vie, on ne peut en effet que se réjouir de s'apercevoir qu'il existe encore des lieux qui abritent des animaux que l'ont n'avait pas aperçu depuis 113 ans, et qu'on peut donc également espérer que de tels microcosmes abritent aussi des espèces encore jamais observées. Mais il ne faut pas non plus tomber dans un optimisme naïf et cela doit surtout galvaniser nos efforts pour maintenir ces sanctuaires vierges de toute pollution et même de toute présence humaine massive. 

Parc Tayrona, Sierra Nevada de Santa Marta, Octobre 2008. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

On pense ainsi au Parc Yasuni en Equateur, réserve incroyable de biodiversité menacée par l'arrivée de l'exploitaion pétrolière, comme avant lui le Parc Cuyabeno, dont le statut de réserve animalière n'a pas empêché l'octroi de multiples concessions à plusieurs multinationales. La proposition du président Correa d'interdire l'extraction de ce pétrole en contrepartie d'une aide de la communauté internationale correspondant à la moitié des revenus qu'auraient pu en attendre l'Equateur n'ayant pas reçu l'écho favorable et concret nécessaire, l'avenir du Parc Yasuni - et celui des espèces endémiques qu'il abrite - est devenu aussi sombre que l'hydrocarbure qu'il contient dans ses sols.

Equateur, 2004. Coucher de soleil sur les lagunes noires du Parc Cuyabeno. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Plus près de nous, en Colombie, on pense aussi au tracé de la jonction finale de la Panaméricaine, dans le Détroit de Darien, qui fait la frontière avec le Panama. Ou, dans la même région du Chocó, au projet chinois de ligne de chemin de fer reliant la Côte Caraïbe à l'Océan Pacifique. Ou encore, au projet fou, aujourd'hui en suspens, de téléphérique enjambant la jungle de la Sierra Nevada pour rejoindre la Cité Perdue des Tayronas sans avoir à marcher trois jours sur les sentiers forestiers qui la desservent aujourd'hui.

Combien d'espèces détruites dans ces mégaprojets avant même que d'être recensées ? Combien de Santamartamys rufodorsalis condamnés à finalement s'éteindre après avoir survécu un siècle à leur disparition annoncée ?

mardi 17 mai 2011

Shakira offre une guitare à Chavez

La star colombienne, qui était en tournée en mars au Vénézuela, a autographié six guitares pendant son séjour, dont l'une a été envoyée au président Hugo Chavez, actuellement en convalescence pour des problèmes au genou. La nouvelle a été annoncée la semaine dernière par le ministre vénézuelien de la Communication, Andrés Izarra, sur son compte Twitter, accompagnée d'une photo de l'instrument, une guitare électrique rouge. Dimanche, Chavez a remercié la chanteuse pour le cadeau, et déclaré l'avoir appris par le biais de la plateforme de microblogging. 
"Je n'étais pas au courant pour la guitare de Shakira. Il faut la remercier. Elle m'est arrivée hier soir, et je suis resté jusqu'à une heure du matin, avec le genou comme ça, immobilisé, avec de la glace, à composer des chansons. (...) Elle est très moderne, c'est une guitare électrique, je n'ai pas l'habitude...".

Caracas, le 2 juillet 2006.  Un participant à la Gay Pride dans la capitale vénézuelienne, travesti en Shakira,
la principale rockstar colombienne. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Les attachés de presse de la chanteuse ont tenus à faire savoir que celle-ci n'était pas directement à l'origine du présent, mais que c'étaient les organisateurs de la tournée qui lui avaient demandé de signer les guitares, dont ils avaient ensuite disposé à leur gré. Ils n'ont cependant pas condamné le geste, ajoutant au contraire qu'ils espéraient que de tels gestes "contribuent à continuer à unir les citoyens des deux pays si proches et fraternels comme le sont la Colombie et le Vénézuela."

Reste à écouter les compositions d'Hugo Chavez, et à voir si le résultat ne risque pas plutôt de tendre les relations entre les deux pays, l'enregistrement ci-dessous, où il entonne Pero Sigo Siendo El Rey (Mais je reste le Roi, un tube du chanteur mexicain José Alfredo Jimenez), laissant craindre que la voix du leader vénézuélien ne soit suceptible d'aggraver les terribles chutes de pluie que subit la Colombie depuis plus de six mois...
 


samedi 14 mai 2011

Santos et Uribe en prison ?

Surprenante déclaration du président de la République aujourd'hui à Buenaventura, qui mérite sûrement bien des commentaires, mais que nous nous contenterons pour le moment de citer et de laisser à l'appréciation des lecteurs. 

D'après un article d'El Tiempo, Juan Manuel Santos aurait en effet déclaré ne pas comprendre la polémique qui l'oppose à l'ex-président Alvaro Uribe Velez sur la reconnaissance ou non de l'existence d'un conflit armé en Colombie, un concept qui apparaitrait officiellement dans la Ley de victimas, la loi des victimes (nous avons déjà abordé cette question ici il y a une dizaine de jours). Selon le président, l'expression existe déjà "igualita", toute pareille, dans deux précédentes lois émises pendant le gouvernement de son prédécesseur, bien que celui-ci maintienne que reconnaitre un conflit armé dans le pays ouvre la porte à la reconnaissance d'un statut de belligérant aux différentes guérillas et qu'il défende plutôt l'usage de "menace terroriste". 

Mais Juan Manuel Santos ne s'est pas contenté de souligner le précédent passé inaperçu ou oublié par son contradicteur, il a également justifié la reconnaissance du conflit avec un argument peu banal :

"Si decimos que no hay un conflicto armado interno se restringe la capacidad de operación de nuestras fuerzas y el presidente Uribe, y quien fue su ministro de Defensa, hoy Presidente de la República, y los señores comandantes, nos vamos derecho a la cárcel, a la Picota".

"Si l'on dit qu'il n'y a pas de conflit armé interne, on restreint la capacité opérationnelle de nos forces ; et le président Uribe, celui qui  fût son ministre de la Défense, aujourd'hui Président de la République, et messieurs les commandants, nous allons droit en prison, à la Picota (la principale prison de Bogotá)"


Bogotá, le premier mai 2010. En marge du cortège syndical, des manifestants promènent un prisonnier à l'effigie du ministre
de la Défense Juan Manuel Santos. "Procès pour Uribe, maintenant ! Pour Santos, la prison, maintenant, pour crimes
contre l'humanité." Photo : D. Fellous/Libre arbitre

vendredi 13 mai 2011

La Cour Constitutionnelle ordonne la restitution de Las Pavas

Nous avons déjà évoqué plusieurs fois ce cas de déplacement, ainsi que le retour le mois dernier des 123 familles paysannes organisées au sein de l'ASOCAB sur leur terrain situé dans le département du Sur de Bolivar. Cette réappropriation de fait est aujourd'hui légitimée par une décision de justice.

Las Pavas, avril 2011. "Retournant sur la Terre promise. Le Miracle.". Photo : Ceiba

Restitution de terre jusqu'à nouvel ordre.

Il y a un mois la communauté paysanne de Las Pavas décidait de retourner sur les terres dont elle avait été spoliée et déplacée par l'action de narcotrafiquants et de paramilitaires au profit, entre autre, d'entreprises palmifères. Début mai, la court constitutionnelle ordonne la restitution des terres aux paysans, ou plutôt déclare illégale l'expulsion subie par la communauté en 2009 et demande une enquête sur les fonds qui avaient permis d'acheter le terrain de Las Pavas (1223 hectares), pour savoir si ceux-ci provenaient d'une activité illicite comme par exemple le narcotrafic. 


Las Pavas, avril 2011. "Bienvenue au campement de résistance pour une vie digne. Plus de spoliations de terres
pour les paysans en Colombie." Photo : Ceiba

Il est aussi demandé d'ouvrir une procédure lancée en 2006 par ASOCAB portant sur le litige du droit de propriété de Las Pavas. Les paysans déclarent s'être installés sur ces terres vierges de toute activité en 1996, alors qu'ils se trouvaient déjà en situation de déplacement forcé de leurs précédents domaines. La Cour Constitutionnelle demande à l’Institut Colombien de Développement Rural (INCODER), qui gère ces affaires, d’appliquer aux procédures agraires des principes constitutionnels qui favorisent les populations vulnérables et notamment déplacées. Plus important, la sentence stipule que les familles ne peuvent être délogées de Las Pavas tant que cette procédure n’est pas close.

En fait, contrairement à ce que dit le titre, ce n’est pas encore une restitution de terre, c’est une interdiction d’expulsion légale jusqu’au rendu de l’affaire en litige.  À suivre...
 

Las Pavas, avril 2011. Photo : Ceiba

Pour plus d'informations (en espagnol) sur le retour à Las Pavas:

À regarder aussi, de bonnes vidéos (toujours en espagnol) sur Las Pavas : 
 

mercredi 4 mai 2011

La Colombie est en guerre !

La nouvelle ne manquera pas d'en surprendre plus d'un : oui, il y a un conflit armé en Colombie !

C'est ce qu'a déclaré aujourd'hui Juan Manuel Santos, ajoutant même que celui-ci existait depuis longtemps dans le pays... 

Bogotá, le 24 octobre 2006. "Si, en Colombie, il y a un conflit armé".
Photo : D. Fellous/Libre arbitre
Les plus perspicaces de nos lecteurs avaient sans doute eux-même déjà entraperçu quelques indices de l'existence de ce conflit, comme les milliers de victimes et les millions de déplacés par exemple, et nous ne leur ferons pas l'injure de prétendre leur apprendre grand chose avec ce scoop quelque peu réchauffé dévoilé par le président de la République colombienne. Au delà du sarcasme (facile, je le concède, dans le pays qui abrite la plus vieille guerre civile du monde), cette déclaration de Santos est tout de même une  vraie nouvelle, dont la portée est moins à chercher dans le contenu que dans le CV de l'auteur, qui fût quand même le ministre de la défense et dauphin attitré de celui qui passa justement ses deux mandats à marteler qu'il n'y avait pas de conflit armé en Colombie, mais seulement "une menace terroriste", un problème d'ordre public en somme. Des "événements", comme on nommait pudiquement la guerre d'indépendance algérienne jusqu'à récemment dans les manuels scolaires français (ce n'est qu'en juin 1999 que cette "opération de police" s'est officiellement vu attribué le qualificatif de guerre).

L'ex-président Alvaro Uribe Velez a d'ailleurs été ulcéré par cet aveu qui sonne comme un désaveu flagrant d'un des principaux emblèmes de sa politique. C'est  du moins ce que laisse supposer l'avalanche de messages rageurs et exaltés qu'il a aussitôt publié en réaction sur son compte Twitter. Pas moins de dix gazouillis en à peine une heure, autant dire que c'est un sujet qui lui tient à cœur, tous visant à assimiler la reconnaissance du conflit à une reconnaissance de fait des FARC comme acteur belligérant et non plus comme une organisation terroriste :  

  •  Ce n'est pas possible que la loi reconnaisse un conflit avec des terroristes narcotrafiquants qui attentent à la démocratie
  •  Pour de nombreux pays ce sont des terroristes, ils nous inondent dans le sang et maintenant ils leurs donnent une légitimité !
  •  Des guérillas sans narcotrafic dans d'autres pays ont combattu des dictatures, en Colombie avec narco elles attentent à la démocratie
  •  Les terroristes ne réunissent pas les éléments pour le statut de belligérance, pourquoi leur ouvrent-ils la porte ?
  •  Nous avons dédommagé les victimes sans reconnaitre les terroristes
  •  Il n'y a pas de raison légale pour lier réparation de victimes et reconnaissance de terroristes
  • Sans avoir besoin de reconnaitre le conflit, durant notre gvnt se sont démobilisés plus de 50 mille intégrants de groupes terroristes
  • Résoudre les problèmes sociaux n'implique pas de légitimer l'action destructive des terroristes
  •  Guérilla et paramilitaires détruisent l'État de Droit, personne n'a légitimé les paramilitaires, pourquoi maintenant la guérilla ?
  • La Colombie les reconnait maintenant, avant plusieurs gouvernements demandèrent à l'Europe, aux USA et au Canada de les déclarer terroristes
  
Si l'on connait les raisons, en partie personnelles comme l'assassinat de son père par les FARC, qui radicalisent le point de vue d'Alvaro Uribe Velez et l'ont poussé (avec d'ailleurs un indéniable succès d'opinion) à privilégier la solution militaire et à refuser de négocier avec la guérilla durant tout son mandat, on peut se demander pourquoi son successeur, qui incarne lui-même en partie cette politique de mano dura (main de fer) qui avait assis la popularité du gouvernement dans les classes moyennes et même dans un certain nombre de secteurs populaires, a décidé de se démarquer d'une stratégie à laquelle il doit en partie son élection.

Bogotá, le 4 janvier 2011. Photo : D. Fellous/Libre arbitre
La réponse est sans doute multiple. Santos se défend de vouloir donner une légitimité aux FARC et déplace le débat sur le terrain de l'économique. Il explique que cette reconnaissance du conflit, qui s'inscrit dans le cadre de la Ley de victimas (Loi des victimes), vise à écarter des bénéfices octroyés par cette dernière les victimes de la délinquance commune pour réserver les indemnisations aux victimes du conflit, et pas du tout à donner un quelconque statut de belligérant à la guérilla. Balayant du même coup les critiques des uribistes sur le coût exorbitant qu'aurait le processus de réparation pour les caisses de l'État si toutes sortes de cas pouvaient se glisser dans un concept de victime aux contours trop flous.


Il n'empêche que, comme le souligne Alvaro Uribe, cette reconnaissance explicite du conflit, en entraine bien une autre, même si elle reste implicite, de l'adversaire comme belligérant et non comme terroriste. Ce tournant dans le discours gouvernemental, préalable nécessaire au retour des deux parties à la table des négociations - comme était nécessaire le processus de libération des otages dans lequel se sont engagées les FARC depuis la mort de leur chef historique, Manuel Marulanda - marque une nouvelle étape dans le conflit, et l'on peut à priori se réjouir de ce que la realpolitik l'emporte sur l'idéologie et ouvre la porte à la (perspective d'un espoir de processus de) paix.


Cependant, parmi son torrent d'imprécations plus passionnelles  qu'analytiques (mais c'est peut-être  en partie dû au format  tweet), l'avant-dernière remarque d'Alvaro Uribe Velez soulève involontairement un point intéressant qui pourrait donner lieu une interprétation bien plus machiavélique de la reconnaissance du conflit à travers la Ley de Victimas

"Guérilla et paramilitaires détruisent l'État de Droit, personne n'a légitimé les paramilitaires, pourquoi maintenant la guérilla ?" demande ainsi l'ex-président dans une relecture étrange de la déclaration de Santos, puisque celui-ci a reconnu le conflit armé en général et non la guérilla en particulier, ni n'a exclu explicitement les paramilitaires dudit conflit. Mais c'est précisément cette confusion qui souligne l'interprétation partiale qui pourrait découler du projet de loi de victimes. En effet, si pour Uribe, reconnaitre le conflit c'est uniquement légitimer la guérilla, ce à quoi n'auraient pas eu droit  les organisations paramilitaires, c'est parce que selon lui, il n'y a plus de paramilitaires depuis la démobilisation des AUC (Auto-défenses Unies de Colombie) dans le cadre de la loi Justice et Paix mise en place lors de sa présidence. Et même si tout le monde sait que l'activité paramilitaire est de nouveau en pleine croissance depuis quelques années, les anciennes organisations membres des AUC étant partiellement  réapparues sous de nouveaux noms, comme les Aguilas Negras ou les Rastrojos, la dénomination officielle à leur encontre à changé et l'on n'entend désormais plus parler de paramilitaires mais de "bandes émergentes", ou de Bacrim, (comme Bandes criminelles), un euphémisme qui renvoie de fait plus à la délinquance commune qu'à la participation au conflit armé.

Bogotá, le 14 décembre 2010. Pochoir de DJ LU.  Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Est ainsi ouverte la possibilité d'exclure du champ d'application de la loi les victimes des dites Bacrim, considérant qu'elles ne sont pas victimes d'une des parties du conflit mais de simples criminels de droit commun. Schématiquement, on garantirait ainsi l'indemnisation aux grands propriétaires terriens rackettés par la guérilla, tandis que le paysan chassé de sa terre par une "bande émergente" au service du même grand propriétaire se verrait gratifié d'un aimable que pena (désolé...) par la commission d'attribution. Un loi de victimes à deux vitesses, d'une certaine façon. Cette manœuvre aurait aussi pour effet de faire mécaniquement diminuer le nombre total des victimes annuelles du conflit et d'augmenter le pourcentage attribué aux FARC, puisque les statistiques officielles n'y incluraient pas les violations aux Droits de l'Homme causés par les paramilitaires, alors que celles-ci représentent plus de la moitié des cas recensés par les ONG indépendantes.

Il ne s'agit pas de condamner par avance une manipulation qui n'a pas encore eu lieu, ni d'attribuer au président Santos des intentions qu'il ne possède sans doute pas, mais simplement d'attirer l'attention sur le risques éventuels de glissement d'une reconnaissance du conflit à une négation du statut de victimes pour une partie d'entre elles afin de maintenir la vigilance sur ce thème et de s'assurer que la Ley de Victimas ne soit pas détournée de son objectif premier.