Affichage des articles dont le libellé est Mvt indigène. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Mvt indigène. Afficher tous les articles

dimanche 7 octobre 2012

Tournée européenne du Congreso de los Pueblos

En Suisse


Du 21 au 26 octobre Marylén Serna Salinas, une des plus importantes dirigeantes du mouvement populaire colombien sera en Suisse. Marylén vient pour parler de la réalité colombienne et notamment du travail du Congrès des Peuples (El Congreso de los Pueblos) et des autres secteurs du mouvement social, à la recherche d’une paix qui soit participative et porteuse de changements vers une justice sociale.

La dirigeante sociale colombienne réalisera la conférence « Le mouvement social colombien vers une proposition de paix participative » à Lausanne (22.10), Zurich (23.10), Neuchâtel (24.20), Berne (25.10) et Genève (26.10) à 19h30 (plus d’informations dans le Flyer)


                       

                        Congreso de los Pueblos: proposition de pays pour une vie digne.


Le Congrès des Peuples (Congreso de los Pueblos) est un processus social et populaire qui prend forme tout au long du territoire colombien. Composé de milliers de personnes, de centaines d’organisations issues de diverses régions, de nombreux secteurs et de dynamiques variées : les travailleuses, les travailleurs, les paysans, les paysannes, les saisonniers, les journalières, les filles et les fils de la terre, les peuples indigènes, les descendants d’Afrique, les femmes dignes et libres, les pêcheurs en mers et en rivières, les livreurs, les taxis et les camionneuses, les étudiantes, les professeurs et les éducatrices populaires, les expériences de résistance au capital, à l’Etat et à la guerre, les pauvres, les marginalisés, les exclues, les artistes et les artisanes.
Ce sont mille voix, résistances et initiatives nées de la diversité sexuelle, des habitants de la rue, des quartiers, des ceintures de misère des grandes villes, des communicatrices et communicateurs populaires, des détenus et détenues dans les prisons, des défenseurs des droits humains, des croyants en nos dieux, des croyantes en la justice, des absentes et des victimes, des enfants, du rire, de l’imagination illimitée, des jeunes qui résistent à l’oppression d’un système policier, enfin, de tout le pays, des peuples qui y vivent.
Le Congrès des Peuples construit notre identité à partir de la diversité, recueille les expériences accumulées des mouvements sociaux et fait le pari de rassembler et d’interpeler le pays populaire pour entreprendre, par des actions communautaires issues de mandats des communautés mêmes, les constructions nécessaires pour défendre les territoires urbains et ruraux et retrouver une vie digne.
Pour avancer vers cette Colombie digne que toutes et tous nous méritons, le Congrès des Peuples part d’une critique radicale du capitalisme –modèle de vie non viable- et remet en question toute la rationalité qui structure nos précaires systèmes sociaux actuels. Le Congrès des Peuples travaille –à partir des réalités locales et régionales-à la construction d’une pensée nouvelle et d’une nouvelle dynamique qui rétablissent l’équilibre social et naturel de la Colombie en particulier et de la planète en général.

Axes et mandats de travail

Ce processus social, populaire et politique concrétise cette vision par des mandats qui expriment la volonté populaire et concernent les axes de travail suivants :
Terre, territoire et souveraineté dans une vision d’autonomie et d’autodétermination issue des communautés.
Economie au service de la vie et contre la législation de la spoliation : Affronter le modèle de production basé sur la spoliation et l’inégalité et travailler pour construire une autre logique économique, portée par les gens en accord avec la nature. Le Congrès des Peuples refuse l’économie extractive, l’exploitation minière à grande échelle, les monocultures, le négoce sur les matières premières et la stratégie de militarisation et de contrôle territorial qui accompagne ces projets.
Construction de pouvoir pour le bien vivre compris comme processus et comme moyen pour libérer les potentialités de la vie, sociale et naturelle, qui permettent de récupérer son intégrité et son harmonie.
Culture, diversité et éthique du commun
. Le Congrès des Peuples cherche à donner de la force aux valeurs chères à celles et ceux qui réellement portent le poids du pays, donnant corps à une éthique qui respecte et renforce la vie et repousse la mort, à une culture qui rompe avec l’oppression
patriarcale, pour l’équité de genre, le respect et la protection des droits sexuels et reproductifs des femmes, et pour une vie sans violences. Il s’agit de construire des valeurs et une éthique qui privilégient le bien commun sur l’appât du gain et d’instaurer une culture de la solidarité.
Vie, justice et cheminement vers la paix. Pour construire un pays pour toutes et tous, il est nécessaire de parier sur la paix et la justice. Le déséquilibre social, économique, politique et culturel imposé constitue l’essence du conflit. Pour cela, la résolution du conflit ne peut être ni conjoncturelle ni partielle, mais ne peut que partir du caractère de la vie même et de la nature de ses relations.
Violation des droits et accords non tenus : Tous ces derniers siècles, les accords que les mouvements sociaux et politiques ont conclu avec les gouvernements ont été ignorés, trahis, rompus et tergiversés. De la même façon, nos droits ont été systématiquement violés et méconnus. Comme exercice de mémoire qui renforce et donne un fondement à notre lutte, nous devons rendre compte de la manière dont nos intérêts ont été bafoués.
L’union des peuples et la globalisation des luttes. Le Congrès des peuples travaille dans une perspective continentale et mondiale pour renforcer la diversité, la force et la capacité des peuples pour construire un monde meilleur et aussi pour contribuer aux luttes pour un monde nouveau.

En route pour l’unité du mouvement populaire colombien

Le Congrès des peuples travaille et lutte pour l’unité des mouvements sociaux et politiques qui expriment et représentent les intérêts populaires. Il reconnaît les importantes initiatives que sont le Polo Democrático Alternativo, la Marcha Patriótica, la Mesa Amplia Nacional Estudiantil (MANE), le Mouvement de Victimes de Crimes d’Etat (MOVICE), les syndicats, la Coalition de Mouvements Sociaux de Colombie, entre autres, et travaille avec ces mouvements à la construction d’un projet politique d’unité populaire. La solidarité et la fraternité dans les luttes populaires et dans les processus de construction locaux, régionaux et nationaux sont un des mandats du Congrès des Peuples.
Actuellement le Congrès des Peuples fait partie de la Coordination Nationale d’Organisations Sociales et Politiques de Colombie et de la Ruta Social Común para la Paz.
En chemin, le Congrès des Peuples développe des espaces tels que le Congrès de Terres, Territoires et Souverainetés, le Congrès de l’Education, le Congrès de Paix et le Congrès des Femmes, en même temps qu’il commence à articuler des initiatives d’organisations urbaines.

Marylén Serna Salinas

Femme paysanne, dirigeante du Mouvement Paysan de Cajibío (MCC) et de la Coordination Nationale Agraire(CNA). Elle a dédié sa vie à l’animation d’organisations de femmes, de jeunes, de victimes de crimes d’Etat, d’enfants et de producteurs biologiques, toujours dans l’idée de construire des propositions de développement alternatif dans le département du Cauca, sa terre natale.
Marylén est une des promotrices du Plan de Vie Digne pour Cajibío, est porte-parole nationale de la Minga de Résistance Sociale et Communautaire de Colombie et fait partie de la Commission d’Articulation et Relations du Congrès des Peuples.


 




samedi 26 mars 2011

Cérémonie d'offrandes pour les Droits de la Mère Nature

La 4e Rencontre Régionale des Peuples Autochtones (4° Encuentro Distrital de Pueblos Indigenas), Renace Bakatá (Bakatá renaît, Bakatá étant le nom du village Muisca qui se trouvait à l'emplacement sur lequel les Espagnols fondèrent Bogotá lors de la conquête), se déroule dans la capitale colombienne du 18 au 27 mars. 

Bogotá, le 25 mars 2011. Des milliers de personnes se sont rassemblées sur la Place Bolivar pour participer à une cérémonie d'offrande
aux éléments de la Mère Nature. Photo : D. Fellous/Libre arbitre.

Les peuples autochtones, originaires de la région ou déplacés par le conflit ou pour des raisons économiques, sont représentés à Bogotá par cinq cabildos (conseils municipaux) - Muiscas de Bosa et Suba, Ambiká Pijao, Kichwa et Inga - , par l'ASCAI (Association de Cabildos Indigenas), et par quatre organisations d'ordre national enregistrées auprès du Ministère de l'Intèrieur et de la Justice : l'ONIC (Organisation Nationale des Indigènes de Colombie), l'AICO (Association des Autorités Indigènes de Colombie), le CIT (Confédération Indigène Tayrona) et l'OPIAC (Organisation des Peuples Indigènes de l'Amazonie Colombienne). Par ailleurs, se développe dans la ville des processus d'organisation d'autres communautés indigènes, Nasa, Yanakona, Pasto, Misak, Waunan, Huitoto, Tubu, Wayuú, Arhuaco et Coreguaje, et l'on note aussi la présence de peuplements Embera Katio, Muinane et Kamentsa, entre autres.

Bogotá, le 25 mars 2011. Indien Arhuaco et passante sur la place Bolivar. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

L'objectif de cette rencontre est de favoriser les connexions entre ces différents peuples, leurs organisations representatives - reconnues ou non par le gouvernement - et les habitants de Bogotá en général, et ainsi de renforcer les identités propres, de confronter les réflexions et coordonner les actions, et enfin de donner une visibilité aux expressions culturelles, artistiques et traditionnelles des peuples indigènes installés à Bogotá.

Bogotá, le 25 mars 2011. Le Taïta (médecin traditionnel) Victor Jacanamijoy, une des principales autorités politique et spirituelle
du peuple Inga  à Bogotá (originaire du Putumayo, dans la partie amazonienne de la Colombie), fait passer un bol de chicha
(boisson à base de maïs fermenté) aux officiants qui l'accompagnent lors d'une cérémonie d'offrande à l'Eau pendant la 4e
Rencontre Régionale des Peuples Indigènes. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Dans le cadre de cette rencontre, et après plusieurs jours de discussions sur le territoire, l'autonomie, les politiques publiques et le gouvernement autochtone, les indiens ont investi pendant trois jours la Plaza Bolivar, la place centrale de Bogotá, pour établir une foire d'artisanat indigène, et surtout une grande cérémonie de Pagamiento (paiement, offrande) pour les Droits de la Mère Nature.

Bogotá, le 25 mars 2011. Fruits, graines, bougies, chocolat et plumes sont brulés en offrande aux quatre éléments.

 Un extrait vidéo de la cérémonie à l'Eau, dirigée par le Taïta Victor Jacanamijoy :


 (© D. Fellous/Libre arbitre)

Attirés par un concert réunissant plusieurs formations de musique traditionnelle andine ou amazonienne avec quelques groupes de rock, de rap et de reggae, des milliers de personnes ont assisté et participé aux rituels effectués  pour les quatre éléments aux quatre points cardinaux de la place par des shamans et des autorités spirituelles originaires de différents peuples indigènes.

Bogotá, le 25 mars 2011. Un membre de l'Ejercito de la Paz (l'Armée de la Paix), un groupe de semi-illuminés humanistes, profite de la
foule rassemblée pour le concert de soutien à la 4e Rencontre Régionale des Peuples Indigènes pour s'imaginer haranguer un large public.
Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Et pour conclure en musique, un petit extrait vidéo du concert :


 (© D. Fellous/Libre arbitre)

mardi 8 février 2011

Paro civico en Arauca

(Blocages des routes et arrêt des activités en Arauca)
 
"Nous fermons les voies
pour que s'ouvre la vie"
C’est le plus important paro depuis huit ans. Le jeudi 3 février 2011, quatre grands rassemblements bloquent les principaux axes du département d’Arauca pour exiger la libération de sept personnes détenues pour « rébellion » depuis le 25 janvier 2011. Parmi les personnes arrêtées figure Ismaël Uncasia, cacique indigène du département, président de ASCATIDAR (Association de Cabildos et Autorités Traditionnelles Indigènes du Département d’Arauca).
Le délit de rébellion en Colombie sanctionne le fait d'être lié à une guérilla. C’est une accusation régulièrement utilisée contre les opposants et souvent étayée par des « montages » (construction de preuves, utilisation de témoignages de personnes mises sous pression ou payées...). La peine encourue varie entre 9 et 14 ans de prison. Cette fois, l’accusation repose d’une part sur le témoignage d’une fonctionnaire indigène qui travaillait comme informatrice pour la force publique depuis 2003, et d’autre part sur une vidéo qui montre Ismaël Uncasia en réunion avec un groupe de la guérilla ELN (armée de libération nationale). Il est en plus accusé de financer la guérilla. Pourtant, aucune étude des comptes de l'association ASCATIDAR n'appuie cette dernière accusation. De plus, selon les indigènes, un des rôles du cacique est de discuter avec tous les protagonistes du conflit armé qui se trouvent sur leur territoire : si Ismaël est « rebelle », alors « tout le peuple U’wa et Sikuani l’est également ». Précisons qu’Uncasia fut arrêté alors qu'il portait plainte contre la police pour « interrogatoire illégal » [1] et pour le fait d’avoir été suivi en voiture par des hommes en civil armés [2]. Ismaël avait déjà fait l’objet d’une arrestation en 2004 et fut à cette occasion intimidé et torturé.
Photo : D.R.
On appelle « détention massive », les vastes coups de filets de la police dont le but est d'intimider une population, voir de la démanteler, sous l'accusation de « rébellion ». Ce procédé commence avec le gouvernement Uribe (2002-2010) qui n’hésite pas à faire arrêter des villages presque entièrement, quitte à les libérer deux ans plus tard sans charges. En Arauca, la première détention massive fut particulièrement spectaculaire : le 12 novembre 2002, 2000 personnes sont arrêtées et retenues dans le gymnase de Saravena (30’000 habitants). 96 seront conduites au bataillon local puis 43 d’entre elles finalement retenues. Les autres sortent, le bras tamponné d'un logo attestant de leur autorisation à être libres. En août 2003, 37 autres personnes sont détenues, puis en septembre de la même année 31 autres… la liste de ces opérations est longue. En tout, ce sont 500 personnes arrêtées en moins de 10 ans et la plupart relâchées sans preuves. Nombres de ces arrestations furent déclarées illégales, mais beaucoup de personnes détenues dans ce cadre sont encore sous le coup de la loi. Il y a trois mois, en novembre 2010, 17 personnes de Saravena furent blanchies du délit de rébellion après avoir passé trois ans en prison.
L’Arauca est un département situé à l’est de la Colombie, limitrophe du Venezuela. C’est une zone d’élevage et, depuis les années 80, d’exploitation pétrolière. Tous les acteurs du conflit armé y sont présents : armée, paramilitaires, FARC-EP et ELN. Dans ce département, les organisations sociales indigènes, paysannes et syndicales sont très fortes. Après avoir été abandonné des décennies par l’Etat, le département fut utilisé comme refuge pour les populations déplacées lors de la période dite de “Violences”, après 1948. Comme aucune structure ne prenait en charge les nécessités basiques, les habitants s'auto-organisèrent et créèrent en 1963 la Coopérative Agricole du Sararé (COOAGROSARARE) pour gérer le transit et la vente des denrées agricoles, ainsi que l’éducation des jeunes et des enfants. Depuis, les syndicats et organisations se sont énormément développés. En 1972, les organisations sociales organisent leur premier paro civico afin d'exiger de l’Etat des moyens pour la santé et des aides pour les terres. Lors de ce blocage, trois personnes furent arrêtées pour « rébellion ».
Le mouvement que Uncasia représente s’est fait remarquer par sa participation active au paro de 2002 qui paralysa, durant deux mois, l’entreprise pétrolière Oxy, pour protester contre l’activité des transnationales et l’action des paramilitaires. En effet, les peuples U’wa et Sikuani vivent sur ces terres et sont radicalement opposés à l’exploitation et au pillage de la « Madre tierra ». Ils réclament que soit appliqué leur droit de concertation avant une quelconque intervention sur leur territoire. La nouvelle constitution colombienne de 1991 reconnaît en effet aux indigènes souveraineté et autonomie sur leur territoire et ceci également en ce qui concerne la justice. Les indigènes considèrent ainsi que si Uncasia a commis un délit, c’est à eux de le juger.
Comme tous les autres territoires du pays renfermant de précieuses ressources naturelles, l'Arauca est également un lieu de forte répression légale et illégale qui compte un nombre incalculable de massacres et assassinats : si l'on prend en compte seulement les indigènes, en dix ans ce sont plus de 200 dirigeants ou membres de ces communautés qui ont été assassinés. Il est clair que les « plans de vie » des indigènes et autres « plan stratégique d’équilibre » des organisations sociales sont antagonistes des intérêts pétrolifères. Ainsi, l’arrivée des paramilitaires dans la région coïncide avec la décision de l’Etat d’exploiter le pétrole. Sous le gouvernement Pastrana (1982-86), l’entreprise américaine Oxy s’installe (1983) puis, dans les années 90, arrive également la compagnie espagnole Repsol. En 1988, eut lieu le paro dit de « Caño Limon », premier acte massif de résistance des populations contre l'exploitation pétrolière, où la répression de l'Etat s'exprima à coups de feu à Arauquita, blessant plusieurs manifestants.
Photo : D.R.
Les arrestations du 25 janvier 2011 surviennent alors que doivent débuter de nouveaux travaux d’exploration des sols ainsi que la construction d’un nouvel oléoduc dit du “Bicentenaire”. Cet oléoduc qui doit, entre autres, traverser des territoires Sikuani, devrait être le plus long de Colombie et lier Coveñas (département de Sucre), sur la mer caraïbe, au département voisin et pétrolifère du Casanare, traverser huit départements en 960 kilomètres et évacuer 44.8% de la production nationale. L'entreprise colombienne de pétrole Ecopetrol considère ce projet comme le plus important de tous. Une semaine avant les arrestations du 25 janvier 2011, Uncasia était en réunion de consultation avec des communautés du Casanaré, le gouvernement et la compagnie pétrolière.
Le paro commencé le jeudi 3 février, fut précédé d'une marche le lundi 31 janvier à Saravena, à laquelle participèrent 300 personnes de cinq municipalités du département. Afin de montrer leur solidarité, les entreprises de transports et les magasins cessèrent également de fonctionner. Le paro s’est traduit par quatre blocages de routes, a mobilisé plus de 2000 personnes (indigènes, paysans, étudiants, ouvriers, etc.), dans le but d’affecter les installations pétrolières liées aux territoires indigènes. Dans les faits, tout le trafic du département a été bloqué, car la région a de belles routes mais peu nombreuses. Le lundi 7 février, des écoles et des entreprises se sont jointes au mouvement en arrêtant leurs activités. Ce même jour, les autorités civiles et militaires sont venues menacer les sites de blocages et ont à nouveau arrêté puis relâché trois personnes à Saravena. Les discussions avec le gouvernement ont débuté dès le dimanche suivant et portaient notamment sur les revendications suivantes : cesser de criminaliser le mouvement social, la libération des sept personnes détenues, la création d’une commission de consultation nationale, le respect des droits d'autonomie des indigènes, la création d’une commission de vérification et de suivi de la situation des peuples indigènes et paysans en zone de conflit et d'exploitation pétrolière. Finalement, le paro est levé officiellement le vendredi 11 février alors que débute la commission de suivi demandée. Cela étant, les indigènes et les autres organisations sociales se déclarent en mobilisation et assemblée permanente dans un communiqué qui fait état de leur méfiance quant à la réalisation de leurs revendications.
Photo : D.R.
Il est étonnant que le paro ait été levé avant les libérations attendues. On peut imaginer que des promesses ont été faites lors de premiers pourparlers car les organisations sociales, comme elles l’ont déjà démontré par le passé, ont toute capacité à tenir longtemps ces blocages. Le nouveau gouvernement colombien, depuis l'élection de Santos, construit une nouvelle image, plus à l'écoute et moins répressive. Il faut cependant savoir que Santos était ministre de la défense nationale sous le gouvernement Uribe [3] et qu'il est issu d'une très grande famille colombienne qui, comme une bonne partie de la bourgeoisie traditionnelle, voyait son business terni par l’image de parapoliticien d’Uribe. Ainsi, dans cette nouvelle stratégie de début de mandat, peut-être était-il mal venu d'attaquer de front cette révolte. De plus, le fait que les détenus soient indigènes laisse une porte de sortie juridique et politique au gouvernement. Il pourrait donc céder là-dessus. En revanche, on doute de sa qualité d'écoute sur les thèmes liés à l'exploitation du pétrole. Alors que Santos fait sa pub sur une potentielle remise de terres aux millions de déplacés, il autorise et encourage la cessation de terrains aux entreprises minières et pétrolières. On raconte que lors d’une discussion entre l'Etat et les indigènes du pays concernant leurs territoires, il a été expliqué aux indigènes que ces territoires leur appartiennent, mais que les ressources naturelles qui s'y trouvent appartiennent à l’Etat... Le gouvernement prévoit de rationaliser l'économie du pays et de développer l'industrie minière et de la palme africaine. Le pétrole ne sera pas en reste non plus. Comme on l'imagine, la situation en Arauca est loin d'être réglée. Il est clair que les organisations sociales vont poursuivre la lutte. Reste à voir aussi si certains seront tentés par les sirènes de Santos et comment la répression va continuer de s'exercer.
Pour toute information textes, photos, vidéo et audio sur ce paro et sur le reste :
Informations sur la situation sociale en Colombie :

[1] On entend par ce terme le fait de se faire interroger hors du protocole légal d’interrogatoire.
[2] En Colombie, cette description correspond à des paramilitaires.
[3] Notamment au moment du scandale des «faux positifs»…

jeudi 18 décembre 2008

Assassinat d'Edwin Legarda, le mari d'Aida Quilcue

Le 16 décembre 2008, Edwin Legarda Vazquez, le mari d'Aida Quilcue, la porte-parole du CRIC (Conseil Régional des Indigènes du Cauca), a été tué dans sa voiture par un groupe de soldats alors qu'il se rendait à Popayan chercher son épouse qui revenait de Genève où elle avait assisté à une session du Conseil des Droits de l'Homme de l'ONU  consacrée à la Colombie. Les militaires, qui prétendent que la voiture ne s'est pas arrêté à un barrage, ont ouvert le feu sur le véhicule, appartenant au CRIC et généralement utilisé par Aida, sur lequel on a relevé 17 impacts de balles, dont trois ont mortellement blessé Edwin Legarda. 

Il semblerait que les militaires aient ensuite essayé de placer des armes dans le coffre du véhicule pour justifier le crime, mise en scène contrariée par l'intervention de membres de la garde indigène, alertés par les coups de feu, et qui ont sécurisé les lieux, faisant la chaine autour de la voiture jusqu'à l'arrivée de la police et de journalistes locaux. 

Bogotá, le 20 novembre 2008. Aida Quilcue, Consejera Mayor (Conseillère Majeure) du CRIC, fait un discours à l'Université Nationale
pour l'arrivée dans la capitale de la Minga Indigena, la Marche Indigène. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

On peut raisonnablement supposer que ce meurtre vise à intimider la porte-voix du CRIC qui a pris une part importante dans les récentes mobilisations de la Minga Indigena Sociale et Communautaire  (dont nous avons déjà parlé ici) et qui est très active sur le front de la dénonciation des assassinats impunis de militants indigènes (plus de 1200 indiens colombiens ont été tués, principalement par des groupes paramilitaires d'extrême-droite, depuis l'entrée en fonction d'Alvaro Uribe à la présidence de la République), et il se peut même qu'elle ait été la cible véritable de l'attentat, les militaires croyant sans doute qu'elle était à l'intérieur du véhicule.

Nous nous associons à sa douleur, tout en étant persuadé que ce crime odieux n'entamera pas sa détermination et ne fera que renforcer son engagement pour la défense des peuples indigènes du Cauca et de Colombie.

jeudi 13 novembre 2008

Qui touche l'eau le premier ?

En complément au reportage sur l'arrivée de la Minga Indigena Social y Comunautaria à Chicoral, les photos du défi engagé entre un dirigeant indigène et un officier de la police routière. L'enjeu était de toucher l'eau le premier, et les deux ont revendiqué la victoire en ressortant de la rivière. 

Colombia Tierra Herida se gardera bien de se prononcer sur un sujet aussi sensible, et nous préférons vous livrer les photos de l'évènement et vous laisser juger du vainqueur en votre âme et conscience.

(Vous pouvez agrandir les images en cliquant dessus).


Chicoral, le 13 novembre 2008.
Photo : D. Fellous/Libre arbitre
Chicoral, le 13 novembre 2008. Photo : D. Fellous/Libre arbitre
Chicoral, le 13 novembre 2008. Détail.
Photo : D. Fellous/Libre arbitre
Chicoral, le 13 novembre 2008. Photo : D. Fellous/Libre arbitre
Chicoral, le 13 novembre 2008. Détail. Photo : D. Fellous/Libre arbitre
Chicoral, le 13 novembre 2008. Photo : D. Fellous/Libre arbitre



Lézard de la table, gastronomie de campagne

Chicoral, le 13 novembre 2008. El Duende exhibe l'iguane qu'il va cuisiner, à la stupeur de certains de ses camarades.
Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Aucun d'entre nous n'étant zoologiste, nous avons convenu d'appeler iguane le gros lézard qui a eu le malheur de traverser la route devant l'un des véhicules de la Minga avant son arrivée à Chicoral, dans le Tolima. L'iguane présumé, donc, a eu le dessous (c'est le cas de le dire) dans la brutale rencontre avec une chiva bondée de militants du CRIC (Conseil Régional des Indigènes du Cauca) qui a suivi son audacieuse incursion sur le lacet asphalté. Une mort tragique, certes, mais pas vaine, puisque El Duende (Le Lutin), un membre de la garde indigène de Toribio, un village situé au nord du Cauca, a récupéré le corps de la victime pour en faire son dîner.

- J'en ai déjà mangé, déclare-t-il a une assistance légèrement médusée, c'est un peu comme du poulet, un peu comme du poisson. 
  
À son crédit, cette recette de ragoût d'iguane glanée sur le web, qui recommande si l'on ne trouve pas dudit reptile de le remplacer par du thon ou du poulet. 
 

Chicoral, le 13 novembre 2008. Séchage et fumage
de la viande au feu de bois au soir d'une étape
de la Minga. Photo : D. Fellous/Libre arbitre
Ceux qui n'ont pas eu la chance d'être invité à la table du Duende ont pu se consoler en mangeant des lanières de viande de bœuf fumées, ou une soupe de pieds de vache, préparées au feu avec de la leña (du bois de chauffe) transportée dans le camion depuis le Cauca. "On voyage avec nos provisions, mais aussi avec notre bois", explique une des cuisinières, "ici, encore, on pourrait bien trouver de quoi alimenter les foyers, mais quand on sera à Bogotá, faudra bien continuer à se nourrir, et on ne va pas se mettre à couper des arbres là-bas..."
 
Chicoral, le 13 novembre 2008. Préparation du repas. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Et si l'on a quelques pesos en poche, on peut agrémenter le repas d'un bunuelo, un beignet de farine et de fromage en forme de boule, fraichement pétri et frit sur la cuisine roulante d'un petit commerçant itinérant, qui s'est matérialisé près du champ dès l'installation des mingueros.

Chicoral, 13 novembre 2008. Marchand de bunuelos. Photo : D. Fellous/Libre arbitre



La Minga Indigena Social y Comunautaria en route pour Bogotá


Chicoral, le 13 novembre 2008. La Minga Indigena, la marche indigène, plusieurs milliers de familles en route vers la capitale, Bogotá,
pour protester contre la multiplication des assassinats impunis de leaders indiens par les paramilitaires et réclamer les terres
ancestrales reconnues par des accords avec le gouvernement et jamais redistribuées. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Le 12 octobre dernier, pour le 516e anniversaire de la conquête espagnole (ou de l'invasion, comme l'appelle les peuples autochtones), des milliers d'indiens se sont réunis à La Maria Piendamo, dans le Cauca et ont bloqué le trafic routier sur la Panaméricaine, le principal axe routier du pays. 

Chicoral, le 13 novembre 2008. Lucho, le coordinateur nationale de la Garde Indigène, donnant des instructions pour la sécurité
du campement au soir d'une étape de la Minga Indigena. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Pendant près de deux semaines, protestant contre la multiplication des assassinats impunis de leaders indigènes (plus de 1200 morts en 6 ans !), armés de pierres et des bâtons de la garde indigène du CRIC (le Conseil Régional des Indigènes du Cauca), ils ont tenus les barrages contre les assauts de la police anti-émeute, appuyée par des unités de l'armée qui n'ont pas hésité à ouvrir le feu lors des affrontements, causant la mort de trois indiens. 

Chicoral, le 13 novembre 2008. La garde Indigène.
Photo : D. Fellous/Libre arbitre
Niant les faits jusqu'à ce qu'une vidéo diffusée sur CNN l'oblige à admettre l'usage d'armes de guerre contre les manifestants, le président Alvaro Uribe avait d'abord affirmé que les victimes avaient été tuées par la guérilla tirant depuis les montagnes, sans craindre d'ailleurs de se contredire puisqu'il n'a pas cessé de prétendre que des éléments des FARC infiltraient les indiens. Et qu'il a peut-être tenté de le démontrer par une petite manipulation déjouée au dernier moment par les gardes du CRIC, qui ont intercepté un jeune indien, membre de l'armée en civil, tentant de se glisser dans le campement avec un sac contenant des uniformes et des grenades, sans doute pour les y cacher et pouvoir les "découvrir" plus tard... 


Chicoral, le 13 novembre 2008. Réunion de la la Garde Indigène, composée d'hommes et de femmes de tous âges, des enfants
aux personnes âgées, équipées d'un simple bâton, au soir d'une étape de la Minga Indigena. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Finalement obligés de se replier face à la brutalité de la répression, environ 30.000 indiens descendent de toutes les communautés de la région et se rendent à pied à Cali, pour y rencontrer le Président Alvaro Uribe. Le 2 novembre, cette rencontre tourne à la farce et après avoir attendu plusieurs heures sous un pont un président qui se faisait délibérément attendre, les indiens ont levé le camp quand il est finalement apparu, répondant à son retard par la bravade. Suite à cet échec, les organisations indigènes avaient annoncé le lendemain que puisque leur parole n'avait pas été entendue, ils allaient la faire cheminer (caminar la palabra) à travers tout le pays, et que des milliers de familles allaient la porter jusqu'à Bogotá. (Lire le communiqué de l'ONIC, Organisation Nationale des Indigènes de Colombie, en espagnol).

Chicoral, le 13 novembre 2008. La Minga Indigena arrive en ville, en provenance d'Ibague. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Chicoral, le 13 novembre 2008. La Minga Indigena.
Photo : D. Fellous/Libre arbitre
 Dix jours plus tard, c'est en voie d'être fait, et plus de 20.000 indiens ont formé depuis quelques jours une immense caravane qui est partie de Cali en direction de la capitale. C'est la Minga Indigena Social y Comunautaria, la Minga Indigène Sociale et Communautaire. Traditionnellement, une minga, en quechua, est un travail collectif effectué bénévolement, pour la communauté, ou simplement pour un voisin, qui fournira simplement gîte et couvert à ses compagnon en échange de leur aide, et qui participera à son tour aux travaux de ceux-ci quand il en auront besoin.Ici, on a mobilisé des milliers de familles pour participer à ce "travail communautaire", porter la parole et les revendications des peuples autochtones jusqu'aux centres de décisions du pays pour obliger le gouvernement à l'entendre et améliorer ainsi la condition de tous. Du moins c'est l'objectif.

Convoi hétéroclite de camions, voitures et chivas (des bus/camions multicolores, larges et bas, contenant plus d'une centaine de passagers, sur une dizaine de rangées d'étroits bancs et sur le toit, caractéristiques de la zone andine, et particulièrement du Cauca), la Minga vient d'arriver à Chicoral, dans le Tolima, après un face à face tendu devant Ibagué, la capitale régionale, avec la police qui lui refusait la traversée de la ville. Ici-même, hier, des voitures de la mairie ont sillonné les rues de la ville avec des haut-parleurs pour avertir la population de l'arrivée de la Minga et l'inciter à rester cloitrée chez elle, en raisons de supposés risques de saccage et de pillage.


Chicoral, le 13 novembre 2008. La police guide les mingeros jusqu'à un terrain bordant une décharge. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

D'abord dirigés par les autorités locales et les policiers qui encadrent la caravane vers un terrain insalubre pour y installer le campement, les participants à la Minga protestaient et la situation était assez tendue, lorsqu'un des dirigeants indigènes et un commandant de la police de la route, visiblement décidés à apaiser les esprits qui s'échauffaient, se sont lancés le défi mutuel de sauter dans la rivière qui passait en contrebas. Et tous de parier sur qui toucherait l'eau le premier...

Chicoral, le 13 novembre 2008. Les participants de la Minga se plaignent auprès d'un officier de police contre le lieu
qui leur est proposé pour camper. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Après cette diversion, des militants locaux arrivaient à point nommé avec une solution de rechange et la Minga s'ébranlait de nouveau jusqu'à un vaste pré en jachère aux abords de la ville, plus apte à héberger les milliers de mingueros fatigués par une longue journée de route.

Chicoral, le 13 novembre 2008. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Là, enfin, autour des chivas, les campements peuvent s'étaler. La garde indigène prend place tout autour du périmètre et contrôle l'accès des habitants de Chicoral, venus en sympathisants ou en curieux, pour éviter toute provocation. Des bâches accolées aux véhicules forment de vastes tentes, mais certains ont apporté des abris individuels.

Chicoral, le 13 novembre 2008. La Minga Indigena fait étape. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Partout de petites cuisines s'installent, on décharge du bois des camions, des foyers s'allument, une sono sur le toit d'un camion crache du Vallenato à plein régime et déjà un bal s'improvise, pendant que des nuées d'enfants se détendent les jambes en courant découvrir les limites de leur terrain de jeux d'un jour. Et en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, c'est toute une ville qui s'est dressée dans ce champ.

Chicoral, le 13 novembre 2008. La Minga Indigena fait étape. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Prévoir en quelques jours la logistique nécessaire à transporter, nourrir et abriter 20.000 personnes sur plusieurs semaines de voyage, qui osera dire que les indigènes ne sont pas organisés ?

Chicoral, le 13 novembre 2008. La Minga Indigena fait étape. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

dimanche 10 août 2008

Le CRIC

Le CRIC, le Conseil Régional des Indigènes du Cauca, est une des premières organisations indigènes de Colombie, tant par l'ancienneté que par l'importance, l'expérience et l'influence. C'est également un objet qu'il ne faut pas oublier d'avoir dans le coffre de sa voiture.
 
Colombie, 7 août 2008. Petite pause sur les routes du Nariño. Photo : D. Fellous/Libre arbitre













Les rancheras ou camperas, taxis collectif ruraux, en général de vieilles jeeps dans lesquelles peuvent s'entasser une bonne douzaine de passagers, sont les moyens de transport privilégiés pour s'éloigner des grands axes et rejoindre des villages plus isolés. Mais même les 4x4 conduits par des chauffeurs expérimentés ne sont pas à l'abri des crevaisons...