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jeudi 21 juin 2012

La loi de restitution des terres : Justice ou supercherie ?

     En 2011, le gouvernement de Juan Manuel Santos suscitait d’importants espoirs lors de l’adoption de la loi sur la restitution des terres et la réparation aux victimes du conflit armé. Il apparaît aujourd’hui que loin de servir les intérêts des communautés paysannes, indigènes et afrodescendantes qui ont été massivement chassées de leurs terres au cours des deux dernières décennies, la loi bénéficie surtout aux grandes entreprises nationales et multinationales par le biais d’une sorte de légalisation de la dépossession. 

Bogotá, le 1er mai 2011. Sur les pancartes : "Uribe, rendez-vous à la Cour Pénale Internationale", "On m'a déplacé, et maintenant on me
menace pour réclamer la terre", "Je suis un survivant du génocide de l'Union Patriotique", "Rendez-moi la terre qu'on m'a volé",...
Photo : D. Fellous/Libre arbitre

     Pour faire le point sur la situation, l'association Turpial pour la défense des droits de l’Homme en Colombie et le syndicat paysan Uniterre vous invite à assister le vendredi 29 juin 2012 à une conférence à Genève, en Suisse, avec la participation de Franklin Castañeda, porte-parole du Mouvement National des Victimes de Crimes d’État (MOVICE) et Fabian Oyaga, chercheur de l’Institut Latino-Américain pour une Société et un Droit Alternatif (ILSA), et spécialiste de la question des terres en Colombie.



Loi sur la restitution des terres en Colombie :  

Justice ou Supercherie ?

Conférence à Genève, Suisse 

le VENDREDI 29 JUIN 2012 À 19H00

UOG
Place des Grottes 3 
(lignes TPG 3, 6, 9, 10, 14, 19 arrêt « Lyon »)




              Loi sur la restitution des terres en Colombie : justice ou supercherie ?

     En Colombie, depuis les années 80, une violence systématique et généralisée a engendré une concentration sans précédent de la propriété de la terre. Les pratiques d’assassinats, d’agressions, de violences sexuelles ou le déplacement forcé des populations ont pour but de chasser les communautés paysannes de leurs terres et restent aujourd’hui largement impunies. Selon les chiffres officiels, au moins six millions d’hectares ont été spoliés aux communautés rurales.

     Au cours des deux dernières décennies, la « contre-réforme agraire » a remodelé les campagnes colombiennes. A feu et à sang, les paramilitaires se sont emparés des meilleures terres du pays pour servir les intérêts de narcotraficants, de grands propriétaires terriens et de multinationales qui exploitent les ressources naturelles à grande échelle.

     Les communautés paysannes, indigènes et afrocolombiennes se sont mobilisées, en dépit des menaces et avec toutes les limitations causées par le conflit armé, pour exiger la restitution de leurs terres et le respect de leurs territoires. Parallèlement, les organisations de défense des droits humains qui les accompagnent ont déployé des stratégies pour contribuer tant à l’exigence de justice qu’à la défense de la vie et de l’intégrité physique des communautés qui revendiquent leurs droits.

     Dans ce contexte, le gouvernement du président Santos fait approuver par le Parlement en 2011 la Loi pour la restitution des terres et pour la réparation aux victimes. Or, la situation des populations paysannes est plus précaire que jamais. A ce jour, la restitution n’existe que sur le papier et des dizaines de paysans qui luttent pour récupérer leurs terres ont été assassinés ces deux dernières années. Cette réforme, qui avait suscité de grands espoirs parmi les victimes, semble aujourd’hui servir avant tout les intérêts des grandes entreprises nationales et transnationales de monocultures, de mines et du pétrole, en légalisant la possession des terres spoliées en échange de compensations dérisoires versées aux paysans déplacés.

     Le 29 juin prochain, deux membres d’organisations colombiennes de défense des droits humains seront avec nous à Genève pour analyser cette situation.

Franklin Castañeda est porte-parole du mouvement national de victimes de crimes d’Etat, Colombie. 

Fabian Oyaga est chercheur l’organisation ILSA, spécialiste de la question paysanne en Colombie.



VENEZ NOMBREUX !

lundi 23 mai 2011

Des néos-nazis en Colombie

Le numéro du mois de mai de Don Juan (un genre de Newlook en plus soft) entraine ses lecteurs au cœur de la nébuleuse néo-nazi colombienne. Dans un reportage qui hésite entre stupéfaction, inquiétude et ironie, le journaliste Daniel Vivas Barandica et le photographe Juan Pablo Gutierrez nous font pénétrer les coulisses du parti Tercera Fuerza Nación (Troisième Force Nation), le plus important groupe néo-nazi colombien, à l'occasion de la commémoration de l'anniversaire de naissance d'Adolf Hitler célebré dans un hôtel de la capitale le 16 avril dernier.

Barranquilla, le 21 février 2009. Un homme déguisé en Adolf Hitler pendant un défilé du Carnaval. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Pour ceux qui, comme l'auteur de cette note, sont originaire d'un pays européen où ce genre de folklore nauséabond est interdit et l'apologie du Troisième Reich susceptible d'entrainer des poursuites judiciaires, la découverte du fait que des organisations se réclamant ouvertement nazies aient pignon sur rue peut surprendre, et même choquer. Malheureusement, Colombia Tierra Herida avait déjà eu l'occasion de se rendre compte de la relative intégration de ces mouvements dans la population colombienne, notamment lors de la marche pour la libération des otages aux mains de la guérilla des FARC, le 20 juillet 2008, à laquelle s'était joint un cortège relativement conséquent de Tercera Fuerza Nación.

Bogotá, le 20 juillet 2008. Néo-nazis du parti Tercera Fuerza Nacion pendant la marche pour la libération des otages des FARC.
Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Arborant des croix gammées sur leurs bombers, agitant des drapeaux frappés de la croix celtique et exécutant force saluts romains, la petite centaine de cranes rasés qui défilaient sous des banderoles "Colombie réveille-toi" ou "Socialisme national" n'avaient pas été rejetés par les autres manifestants, certains allant même jusqu'à les applaudir lorsqu'ils criaient des slogans comme "Ni droite, ni gauche, une seule nation".


Barranquilla, le 21 février 2009. Un homme déguisé en Adolf Hitler se fait offrir
un verre de rhum par un spectateur. Photo : D. Fellous/Libre arbitre
Plus troublant encore, lors du Carnaval de Barranquilla en février 2009, on avait pu remarquer un homme déguisé en Hitler se pavanant sur le parcours des défilés en levant le bras droit. Même avec l'alibi possible de la parodie, et sachant, tout étant permis carnaval oblige, que l'on pouvait voir nombre de costumes de guérilleros des FARC et de paramilitaires au milieu des Uribe, des Chavez, ou des Ingrid Betancourt, il y avait quelque chose de différent avec ce personnage. Tout d'abord la tradition veut plutôt que les déguisements "politiques" soient liés à l'actualité, nationale ou internationale, (cette année-là par exemple, il y avait beaucoup de Barack Obama, récemment élu, ou de David Murcia Gomez, le responsable de la gigantesque escroquerie pyramidale qui avait ruiné plusieurs départements et nourri la chronique judiciaire des derniers mois). Surtout son attitude tranchait avec les autres, il affichait une fierté et une jubilation manifeste, qui laissait supposer qu'il profitait de l'occasion pour crier haut et fort ce qu'il taisait toute l'année, et que contrairement au reste du monde, le jour du carnaval était le seul où il ne se déguisait pas. Ici non plus,  l'homme ne paraissait pas soulever la moindre gêne chez les spectateurs, nombreux se pressant pour le saluer, lui offrir à boire ou se faire photographier à ses côtés. Groß Rigölad !! Un historien allemand nous résumait récemment ses recherches faisant apparaitre une forte influence de l'idéologie nazie en Colombie jusque plusieurs années après la fin de la Seconde Guerre Mondiale - un héritage qui serait encore particulièrement vivace dans l'armée - et qui pourrait expliquer la permanence de ce courant de pensée dans le pays et la quasi bienveillance dont il bénéficie de la part d'un secteur de l'opinion. Nous lui demanderons s'il veut bien nous éclairer sur le sujet avec un article pour Colombia Tierra Herida.
 

Bogotá, le 28 juin 2009. Contre-manifestation du groupuscule d'extrême-droite Tercera Fuerza Nación le jour de la Gay Pride.
"Par respect aux familles et à nos enfants colombiens, plus de tolérance avec l'anti-naturel". Photo : D. Fellous/Libre arbitre


Bogotá, le 28 juin 2009. Les participants à la Gay Pride conspuent les quelques
militants néo-nazis venus les insulter. Photo : D. Fellous/Libre arbitre
On se rassurera tout de même quand au degré de pénétration réelle de ce genre d'idées dans la société civile colombienne en observant que lorsque le groupuscule cité plus haut convoque en juin 2009 une contre-manifestation le jour de la Gay Pride à Bogotá pour stigmatiser les "anti-naturels", ils rassemblent péniblement une vingtaine de skin-heads, et restent retranchés derrière un cordon de  policiers face aux quolibets de dizaines de milliers de manifestants pour la tolérance et la diversité.


Ouf.



 
PS : Pour le titre j'avais pensé à plusieurs bons mots, comme "Têtes propres et mains hautes", "Crâne pas, t'es chauve !",  "Hitlérien à battre", ou "Enquête de mollesse skin" mais comme en fait ça ne me fait pas tant rire que ça (je parle du sujet, bien sûr, pas de mes calembours qui sont excellents...), j'ai finalement opté pour du purement factuel.
 

jeudi 19 mai 2011

La Cour Suprême débranche l'ordinateur de Raúl Reyes

Les procès liés au scandale de la Farcpolitique (1), qui touchent notamment l'ex-sénatrice du Parti Libéral Piedad Cordoba, viennent de connaitre un sérieux coup d'arrêt avec la décision prise hier par la Cour Suprême de Justice de ne pas reconnaitre les preuves issues des ordinateurs de Raúl Reyes. 

En effet, lors de l'enquête visant Wilson Borja, un membre du Polo Democrático Alternativo (Pôle Démocratique Alternatif, gauche plurielle), les juges de la plus haute instance pénale du pays ont estimé après plusieurs jours de délibération que les pièces à conviction obtenues en mars 2008 dans le campement des FARC après le bombardement qui couta la vie à son dirigeant n'étaient pas recevable par un tribunal pour plusieurs raisons juridiques. La principale étant que ces "preuves illicites" ont été recueillies illégalement par des militaires, et non par des officiers de police judiciaire dument accrédités. Par ailleurs, la Cour Suprême rappelle que cette opération militaire elle-même était illégale, le bombardement ayant eu lieu en territoire équatorien, sans autorisation préalable des autorités de Quito, "violant un accord signé entre les deux pays".

Bogotá, le 11 janvier 2009. "Nous, les Hommes, sommes
prisonniers de nos propres inventions. Dieu bénisse le
donateur joyeux." Photo : D. Fellous/Libre arbitre
Sans compter, ajoutent les magistrats, que "pas une autorité colombienne n'a soutenu, approuvé ou corroboré le contenu des courriers au cours du procès", propos visant implicitement l'ex-président de la République Álvaro Uribe Vélez, et le directeur de la Police Óscar Naranjo, interrogés par les juges durant la procédure, et qui n'ont jamais fourni de documents validant ces preuves. Enfin, il est souligné que les soit-disants liens entre Wilson Borja et les FARC ne sont établis que sur des documents Word et pas dans des emails, ce qui ne permet pas de démontrer qu'ils ont été envoyés ni reçus...

Voilà qui interrompt sans doute définitivement toute une série de procès annoncés et principalement basés sur les fameuses révélations extraites des ordinateurs du chef guérillero. Des révélations qui n'ont cessé d'apparaitre au compte-gouttes depuis trois ans, impliquant nombre de figures de l'opposition, parlementaires, mais aussi journalistes ou professeurs universitaires, et jusqu'aux gouvernements voisin d'Équateur et du Vénézuela, accusés au choix de financer les FARC ou d'être financés par elles (voir l'article du Monde.fr à ce sujet). Au point que le PC de Raúl Reyes était parfois ironiquement surnommé "la lampe d'Aladin" par les sceptiques soupçonnant les autorités colombiennes de créer des fausses preuves au gré de leurs besoins politiques du moment. Le jugement de la Cour Suprême critique d'ailleurs les fuites de documents et les campagnes médiatiques qui ont eu lieu autour de l'enquête.



Si les révélations sur la complicité présumée de Rafael Correa et Hugo Chavez, les présidents  équatorien et vénézuélien,  avec la guérilla d'extrême-gauche, avaient durablement brouillé les relations entre ces deux pays et la Colombie pendant la fin du mandat d'Álvaro Uribe, elles prenaient moins d'importance depuis l'arrivée au pouvoir de Juan-Manuel Santos. Celui-ci a en effet préféré oublier ces accusations, renouer des relations diplomatiques cordiales avec ses voisins, et surtout réamorcer les échanges économiques qui avaient sérieusement pâtis de la dispute.  Néanmoins, la publication le 10 mai 2011 d'un rapport par l'IISS (l'Institut International d'Études Stratégiques, basé à Londres) sur "Les dossiers des FARC : Vénézuela, Équateur et les Archives Secrètes de Raúl Reyes", immédiatement rejeté à Caracas comme à Quito comme étant une grossière propagande, venait de remettre la polémique au goût du jour , en affirmant notamment que les services secrets vénézueliens avaient fait appel à la guérilla colombienne pour supprimer des opposants politiques.

Barranquilla, le 21 février 2009. Participants au Carnaval déguisés en Raúl Reyes (à gauche), et Hugo Chavez.
Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Le jugement de la Cour Suprême, s'il ne se prononce pas sur le fond de la réalité ou non des supposées relations des FARC avec les gouvernements voisins ou avec des membres de la classe politique colombienne, invalide en tout cas la portée légale et judiciaire de ces accusations. Le premier bénéficiaire de ce coup de théatre est bien sûr Wilson Borja, qui était cité 45 fois dans les fameux courriers. L'ex-parlementaire, qui avait été délégué par du gouvernement Pastrana dans les négociations avec l'ELN, un autre mouvement de guérilla colombien, a annoncé qu'il allait engager des poursuites contre Álvaro Uribe et le procureur général Mario Iguarán, estimant que ces accusations l'ont pénalisé notamment  pour ce qui est de la perte de son poste de congressiste et dans ses chances de faire partie de la liste des trois remplaçants possibles de Samuel Moreno, suspendu du poste de maire de Bogotá il y a 2 semaines.

De son côté, Piedad Cordoba, dont la médiation avec les FARC a permis la libération de 17 otages depuis 2007, avait été destituée par le procureur général en novembre dernier de son poste de sénatrice du Parti Libéral et déclarée inéligible pour une durée de 18 ans, accusée d'apparaitre sous le nom de 'Teodora' dans des dossiers compromettants eux aussi tirés des ordinateurs de Raúl Reyes. Même si le jugement d'hier ne s'applique qu'au cas spécifique de Wilson Borja, l'ex-sénatrice veut y voir l'assurance qu'elle obtiendra l'annulation de la décision la concernant, et elle déclarait déjà dans la soirée d'hier sur son compte Twitter :

"Si la Cour Suprême  dit que les preuves avec lesquelles on m'a destitué sont illégales, que pensez vous qu'il se passera ?"

Bogotá, le 28 juin 2009. La sénatrice Piedad Cordoba et des membres du Parti Libéral participent à la Gay Pride sur la Septima.
Photo : D. Fellous/Libre arbitre



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(1) La Farcpolitica est le nom générique donné aux liens présumés entre des hommes et femmes politiques et la guérilla marxiste des FARC, nom attribué en référence à celui de la Parapolitica, qui désigne elle les liens avec les paramilitaires d'extrême-droite, dans lequel plus de 60 congressistes ont été impliqués.


samedi 14 mai 2011

Santos et Uribe en prison ?

Surprenante déclaration du président de la République aujourd'hui à Buenaventura, qui mérite sûrement bien des commentaires, mais que nous nous contenterons pour le moment de citer et de laisser à l'appréciation des lecteurs. 

D'après un article d'El Tiempo, Juan Manuel Santos aurait en effet déclaré ne pas comprendre la polémique qui l'oppose à l'ex-président Alvaro Uribe Velez sur la reconnaissance ou non de l'existence d'un conflit armé en Colombie, un concept qui apparaitrait officiellement dans la Ley de victimas, la loi des victimes (nous avons déjà abordé cette question ici il y a une dizaine de jours). Selon le président, l'expression existe déjà "igualita", toute pareille, dans deux précédentes lois émises pendant le gouvernement de son prédécesseur, bien que celui-ci maintienne que reconnaitre un conflit armé dans le pays ouvre la porte à la reconnaissance d'un statut de belligérant aux différentes guérillas et qu'il défende plutôt l'usage de "menace terroriste". 

Mais Juan Manuel Santos ne s'est pas contenté de souligner le précédent passé inaperçu ou oublié par son contradicteur, il a également justifié la reconnaissance du conflit avec un argument peu banal :

"Si decimos que no hay un conflicto armado interno se restringe la capacidad de operación de nuestras fuerzas y el presidente Uribe, y quien fue su ministro de Defensa, hoy Presidente de la República, y los señores comandantes, nos vamos derecho a la cárcel, a la Picota".

"Si l'on dit qu'il n'y a pas de conflit armé interne, on restreint la capacité opérationnelle de nos forces ; et le président Uribe, celui qui  fût son ministre de la Défense, aujourd'hui Président de la République, et messieurs les commandants, nous allons droit en prison, à la Picota (la principale prison de Bogotá)"


Bogotá, le premier mai 2010. En marge du cortège syndical, des manifestants promènent un prisonnier à l'effigie du ministre
de la Défense Juan Manuel Santos. "Procès pour Uribe, maintenant ! Pour Santos, la prison, maintenant, pour crimes
contre l'humanité." Photo : D. Fellous/Libre arbitre

mercredi 4 mai 2011

La Colombie est en guerre !

La nouvelle ne manquera pas d'en surprendre plus d'un : oui, il y a un conflit armé en Colombie !

C'est ce qu'a déclaré aujourd'hui Juan Manuel Santos, ajoutant même que celui-ci existait depuis longtemps dans le pays... 

Bogotá, le 24 octobre 2006. "Si, en Colombie, il y a un conflit armé".
Photo : D. Fellous/Libre arbitre
Les plus perspicaces de nos lecteurs avaient sans doute eux-même déjà entraperçu quelques indices de l'existence de ce conflit, comme les milliers de victimes et les millions de déplacés par exemple, et nous ne leur ferons pas l'injure de prétendre leur apprendre grand chose avec ce scoop quelque peu réchauffé dévoilé par le président de la République colombienne. Au delà du sarcasme (facile, je le concède, dans le pays qui abrite la plus vieille guerre civile du monde), cette déclaration de Santos est tout de même une  vraie nouvelle, dont la portée est moins à chercher dans le contenu que dans le CV de l'auteur, qui fût quand même le ministre de la défense et dauphin attitré de celui qui passa justement ses deux mandats à marteler qu'il n'y avait pas de conflit armé en Colombie, mais seulement "une menace terroriste", un problème d'ordre public en somme. Des "événements", comme on nommait pudiquement la guerre d'indépendance algérienne jusqu'à récemment dans les manuels scolaires français (ce n'est qu'en juin 1999 que cette "opération de police" s'est officiellement vu attribué le qualificatif de guerre).

L'ex-président Alvaro Uribe Velez a d'ailleurs été ulcéré par cet aveu qui sonne comme un désaveu flagrant d'un des principaux emblèmes de sa politique. C'est  du moins ce que laisse supposer l'avalanche de messages rageurs et exaltés qu'il a aussitôt publié en réaction sur son compte Twitter. Pas moins de dix gazouillis en à peine une heure, autant dire que c'est un sujet qui lui tient à cœur, tous visant à assimiler la reconnaissance du conflit à une reconnaissance de fait des FARC comme acteur belligérant et non plus comme une organisation terroriste :  

  •  Ce n'est pas possible que la loi reconnaisse un conflit avec des terroristes narcotrafiquants qui attentent à la démocratie
  •  Pour de nombreux pays ce sont des terroristes, ils nous inondent dans le sang et maintenant ils leurs donnent une légitimité !
  •  Des guérillas sans narcotrafic dans d'autres pays ont combattu des dictatures, en Colombie avec narco elles attentent à la démocratie
  •  Les terroristes ne réunissent pas les éléments pour le statut de belligérance, pourquoi leur ouvrent-ils la porte ?
  •  Nous avons dédommagé les victimes sans reconnaitre les terroristes
  •  Il n'y a pas de raison légale pour lier réparation de victimes et reconnaissance de terroristes
  • Sans avoir besoin de reconnaitre le conflit, durant notre gvnt se sont démobilisés plus de 50 mille intégrants de groupes terroristes
  • Résoudre les problèmes sociaux n'implique pas de légitimer l'action destructive des terroristes
  •  Guérilla et paramilitaires détruisent l'État de Droit, personne n'a légitimé les paramilitaires, pourquoi maintenant la guérilla ?
  • La Colombie les reconnait maintenant, avant plusieurs gouvernements demandèrent à l'Europe, aux USA et au Canada de les déclarer terroristes
  
Si l'on connait les raisons, en partie personnelles comme l'assassinat de son père par les FARC, qui radicalisent le point de vue d'Alvaro Uribe Velez et l'ont poussé (avec d'ailleurs un indéniable succès d'opinion) à privilégier la solution militaire et à refuser de négocier avec la guérilla durant tout son mandat, on peut se demander pourquoi son successeur, qui incarne lui-même en partie cette politique de mano dura (main de fer) qui avait assis la popularité du gouvernement dans les classes moyennes et même dans un certain nombre de secteurs populaires, a décidé de se démarquer d'une stratégie à laquelle il doit en partie son élection.

Bogotá, le 4 janvier 2011. Photo : D. Fellous/Libre arbitre
La réponse est sans doute multiple. Santos se défend de vouloir donner une légitimité aux FARC et déplace le débat sur le terrain de l'économique. Il explique que cette reconnaissance du conflit, qui s'inscrit dans le cadre de la Ley de victimas (Loi des victimes), vise à écarter des bénéfices octroyés par cette dernière les victimes de la délinquance commune pour réserver les indemnisations aux victimes du conflit, et pas du tout à donner un quelconque statut de belligérant à la guérilla. Balayant du même coup les critiques des uribistes sur le coût exorbitant qu'aurait le processus de réparation pour les caisses de l'État si toutes sortes de cas pouvaient se glisser dans un concept de victime aux contours trop flous.


Il n'empêche que, comme le souligne Alvaro Uribe, cette reconnaissance explicite du conflit, en entraine bien une autre, même si elle reste implicite, de l'adversaire comme belligérant et non comme terroriste. Ce tournant dans le discours gouvernemental, préalable nécessaire au retour des deux parties à la table des négociations - comme était nécessaire le processus de libération des otages dans lequel se sont engagées les FARC depuis la mort de leur chef historique, Manuel Marulanda - marque une nouvelle étape dans le conflit, et l'on peut à priori se réjouir de ce que la realpolitik l'emporte sur l'idéologie et ouvre la porte à la (perspective d'un espoir de processus de) paix.


Cependant, parmi son torrent d'imprécations plus passionnelles  qu'analytiques (mais c'est peut-être  en partie dû au format  tweet), l'avant-dernière remarque d'Alvaro Uribe Velez soulève involontairement un point intéressant qui pourrait donner lieu une interprétation bien plus machiavélique de la reconnaissance du conflit à travers la Ley de Victimas

"Guérilla et paramilitaires détruisent l'État de Droit, personne n'a légitimé les paramilitaires, pourquoi maintenant la guérilla ?" demande ainsi l'ex-président dans une relecture étrange de la déclaration de Santos, puisque celui-ci a reconnu le conflit armé en général et non la guérilla en particulier, ni n'a exclu explicitement les paramilitaires dudit conflit. Mais c'est précisément cette confusion qui souligne l'interprétation partiale qui pourrait découler du projet de loi de victimes. En effet, si pour Uribe, reconnaitre le conflit c'est uniquement légitimer la guérilla, ce à quoi n'auraient pas eu droit  les organisations paramilitaires, c'est parce que selon lui, il n'y a plus de paramilitaires depuis la démobilisation des AUC (Auto-défenses Unies de Colombie) dans le cadre de la loi Justice et Paix mise en place lors de sa présidence. Et même si tout le monde sait que l'activité paramilitaire est de nouveau en pleine croissance depuis quelques années, les anciennes organisations membres des AUC étant partiellement  réapparues sous de nouveaux noms, comme les Aguilas Negras ou les Rastrojos, la dénomination officielle à leur encontre à changé et l'on n'entend désormais plus parler de paramilitaires mais de "bandes émergentes", ou de Bacrim, (comme Bandes criminelles), un euphémisme qui renvoie de fait plus à la délinquance commune qu'à la participation au conflit armé.

Bogotá, le 14 décembre 2010. Pochoir de DJ LU.  Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Est ainsi ouverte la possibilité d'exclure du champ d'application de la loi les victimes des dites Bacrim, considérant qu'elles ne sont pas victimes d'une des parties du conflit mais de simples criminels de droit commun. Schématiquement, on garantirait ainsi l'indemnisation aux grands propriétaires terriens rackettés par la guérilla, tandis que le paysan chassé de sa terre par une "bande émergente" au service du même grand propriétaire se verrait gratifié d'un aimable que pena (désolé...) par la commission d'attribution. Un loi de victimes à deux vitesses, d'une certaine façon. Cette manœuvre aurait aussi pour effet de faire mécaniquement diminuer le nombre total des victimes annuelles du conflit et d'augmenter le pourcentage attribué aux FARC, puisque les statistiques officielles n'y incluraient pas les violations aux Droits de l'Homme causés par les paramilitaires, alors que celles-ci représentent plus de la moitié des cas recensés par les ONG indépendantes.

Il ne s'agit pas de condamner par avance une manipulation qui n'a pas encore eu lieu, ni d'attribuer au président Santos des intentions qu'il ne possède sans doute pas, mais simplement d'attirer l'attention sur le risques éventuels de glissement d'une reconnaissance du conflit à une négation du statut de victimes pour une partie d'entre elles afin de maintenir la vigilance sur ce thème et de s'assurer que la Ley de Victimas ne soit pas détournée de son objectif premier.



mardi 3 mai 2011

Le maire de Bogotá suspendu trois mois

Samuel Moreno, membre du Poló Democratico Alternativo (gauche plurielle), le maire de Bogotá depuis 2007, a été suspendu aujourd'hui pour une durée de trois mois en raison du retard et d'irrégularités présumées dans les grands travaux qui sont à l'œuvre dans la capitale, et pour lesquelles il fait l'objet d'une enquête pénale. Après l'incarcération il y a peu des frères Nule, les entrepreneurs chargés de l'élargissement de la 26 (la grande avenue qui coupe Bogotá en deux sur un axe est-ouest et relie le centre à l'aéroport), puis du propre frère du maire, l'ex-sénateur Ivan  Moreno, accusé par les Nule d'avoir perçu une commission sur les travaux publics, le scandale de corruption et de mauvaise gestion de la restructuration de la capitale touche donc maintenant son principal édile. 

Bogotá, 1er mai 2010. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Décidée ce matin par le procureur général de la Nation, doté d'un pouvoir de sanction administrative, la suspension de Samuel Moreno intervient à six mois des élections municipales, ce qui fait dire à certains que le geste est politique, et vise à priver le maire du bénéfice dans l'opinion de l'inauguration du Transmilenio, le système de transport en commun de surface dont le nombre de lignes va prochainement doubler, en ne lui laissant que le ressentiment des habitants excédés par les embouteillages occasionnés par les travaux (embouteillages touts relatifs d'ailleurs, pour ceux qui connaissent les bouchons parisiens...).

Bogotá, le 24 octobre 2006. Le Transmilenio traversant le Parc des Journalistes. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Pour remplacer provisoirement le maire dans ses fonctions, le président de la République Juan-Manuel Santos à nommé sa ministre de l'Education, Maria Fernanda Campo, pourtant déjà bien occupée avec la réforme de la loi 30, qui doit permettre l'entrée de capitaux privés dans les universités publiques,  et qui lui vaut un conflit durant déjà depuis plusieurs semaines avec les étudiants qui dénoncent une privatisation masquée de l'Education Supérieure. Décrite comme une bureaucrate proche du Parti Conservateur, Maria Fernanda Campo a été directrice de la Chambre de Commerce de Bogotá pendant dix ans, ce qui a fait dire au président qu'elle était "la personne au sein du gouvernement qui connaissait le mieux Bogotá" et qu'avec elle la capitale "serait en de bonnes mains". 

Bogotá, le 21 juillet 2010. Travaux sur l'Avenida 26, un des principaux axes est-ouest de la capitale. Photo : D. Fellous/libre arbitre

Mon chauffeur de taxi de ce matin paraissait douter que le changement de maire diminue la quantité d'argent détournée par les maitres d'œuvres, fluidifie le trafic routier, ou même accélère les travaux ; et d'ajouter pour conclure : "Si l'on devait suspendre tous les élus colombiens qui souffrent de retards dans l'exécution des travaux publics, il y aurait beaucoup de sièges à renouveler..."

  
Pour comprendre quelque chose à l'affaire de détournement de fonds publics tournant autour des frères Nule, appelée dans la presse locale "le manège des contrats", vous pouvez vous référer au document multimédia (en espagnol) élaboré par El Tiempo pour tenter d'en simplifier la mécanique.

vendredi 1 avril 2011

La Colombie est une grande démocratie

Chocó, Avril 2010. Poisson pêché dans le rio San Juan.
Photo : D. Fellous/Libre arbitre
Dans une tribune publiée le 28 mars par le Monde.fr sous le titre "La guerre de Libye révélatrice de la géopolitique latino-américaine", Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur à l'IRIS nous apprend incidemment que :
 
"La Colombie", qui a voté au Conseil de
sécurité la résolution 1973, a déclaré son
président Juan Manuel Santos, "est toujours
derrière ceux qui défendent les libertés,
la démocratie et les droits de l'homme".

Sans vouloir faire le moindre commentaire sur cette déclaration du président colombien, ni rien rappeler de ses antécédents (il suffit de consulter les archives de ce blog), nous avons préféré attendre quatre jours jusqu'à la date d'aujourd'hui, qui nous paraît plus appropriée pour reproduire cette information...

mardi 8 février 2011

Paro civico en Arauca

(Blocages des routes et arrêt des activités en Arauca)
 
"Nous fermons les voies
pour que s'ouvre la vie"
C’est le plus important paro depuis huit ans. Le jeudi 3 février 2011, quatre grands rassemblements bloquent les principaux axes du département d’Arauca pour exiger la libération de sept personnes détenues pour « rébellion » depuis le 25 janvier 2011. Parmi les personnes arrêtées figure Ismaël Uncasia, cacique indigène du département, président de ASCATIDAR (Association de Cabildos et Autorités Traditionnelles Indigènes du Département d’Arauca).
Le délit de rébellion en Colombie sanctionne le fait d'être lié à une guérilla. C’est une accusation régulièrement utilisée contre les opposants et souvent étayée par des « montages » (construction de preuves, utilisation de témoignages de personnes mises sous pression ou payées...). La peine encourue varie entre 9 et 14 ans de prison. Cette fois, l’accusation repose d’une part sur le témoignage d’une fonctionnaire indigène qui travaillait comme informatrice pour la force publique depuis 2003, et d’autre part sur une vidéo qui montre Ismaël Uncasia en réunion avec un groupe de la guérilla ELN (armée de libération nationale). Il est en plus accusé de financer la guérilla. Pourtant, aucune étude des comptes de l'association ASCATIDAR n'appuie cette dernière accusation. De plus, selon les indigènes, un des rôles du cacique est de discuter avec tous les protagonistes du conflit armé qui se trouvent sur leur territoire : si Ismaël est « rebelle », alors « tout le peuple U’wa et Sikuani l’est également ». Précisons qu’Uncasia fut arrêté alors qu'il portait plainte contre la police pour « interrogatoire illégal » [1] et pour le fait d’avoir été suivi en voiture par des hommes en civil armés [2]. Ismaël avait déjà fait l’objet d’une arrestation en 2004 et fut à cette occasion intimidé et torturé.
Photo : D.R.
On appelle « détention massive », les vastes coups de filets de la police dont le but est d'intimider une population, voir de la démanteler, sous l'accusation de « rébellion ». Ce procédé commence avec le gouvernement Uribe (2002-2010) qui n’hésite pas à faire arrêter des villages presque entièrement, quitte à les libérer deux ans plus tard sans charges. En Arauca, la première détention massive fut particulièrement spectaculaire : le 12 novembre 2002, 2000 personnes sont arrêtées et retenues dans le gymnase de Saravena (30’000 habitants). 96 seront conduites au bataillon local puis 43 d’entre elles finalement retenues. Les autres sortent, le bras tamponné d'un logo attestant de leur autorisation à être libres. En août 2003, 37 autres personnes sont détenues, puis en septembre de la même année 31 autres… la liste de ces opérations est longue. En tout, ce sont 500 personnes arrêtées en moins de 10 ans et la plupart relâchées sans preuves. Nombres de ces arrestations furent déclarées illégales, mais beaucoup de personnes détenues dans ce cadre sont encore sous le coup de la loi. Il y a trois mois, en novembre 2010, 17 personnes de Saravena furent blanchies du délit de rébellion après avoir passé trois ans en prison.
L’Arauca est un département situé à l’est de la Colombie, limitrophe du Venezuela. C’est une zone d’élevage et, depuis les années 80, d’exploitation pétrolière. Tous les acteurs du conflit armé y sont présents : armée, paramilitaires, FARC-EP et ELN. Dans ce département, les organisations sociales indigènes, paysannes et syndicales sont très fortes. Après avoir été abandonné des décennies par l’Etat, le département fut utilisé comme refuge pour les populations déplacées lors de la période dite de “Violences”, après 1948. Comme aucune structure ne prenait en charge les nécessités basiques, les habitants s'auto-organisèrent et créèrent en 1963 la Coopérative Agricole du Sararé (COOAGROSARARE) pour gérer le transit et la vente des denrées agricoles, ainsi que l’éducation des jeunes et des enfants. Depuis, les syndicats et organisations se sont énormément développés. En 1972, les organisations sociales organisent leur premier paro civico afin d'exiger de l’Etat des moyens pour la santé et des aides pour les terres. Lors de ce blocage, trois personnes furent arrêtées pour « rébellion ».
Le mouvement que Uncasia représente s’est fait remarquer par sa participation active au paro de 2002 qui paralysa, durant deux mois, l’entreprise pétrolière Oxy, pour protester contre l’activité des transnationales et l’action des paramilitaires. En effet, les peuples U’wa et Sikuani vivent sur ces terres et sont radicalement opposés à l’exploitation et au pillage de la « Madre tierra ». Ils réclament que soit appliqué leur droit de concertation avant une quelconque intervention sur leur territoire. La nouvelle constitution colombienne de 1991 reconnaît en effet aux indigènes souveraineté et autonomie sur leur territoire et ceci également en ce qui concerne la justice. Les indigènes considèrent ainsi que si Uncasia a commis un délit, c’est à eux de le juger.
Comme tous les autres territoires du pays renfermant de précieuses ressources naturelles, l'Arauca est également un lieu de forte répression légale et illégale qui compte un nombre incalculable de massacres et assassinats : si l'on prend en compte seulement les indigènes, en dix ans ce sont plus de 200 dirigeants ou membres de ces communautés qui ont été assassinés. Il est clair que les « plans de vie » des indigènes et autres « plan stratégique d’équilibre » des organisations sociales sont antagonistes des intérêts pétrolifères. Ainsi, l’arrivée des paramilitaires dans la région coïncide avec la décision de l’Etat d’exploiter le pétrole. Sous le gouvernement Pastrana (1982-86), l’entreprise américaine Oxy s’installe (1983) puis, dans les années 90, arrive également la compagnie espagnole Repsol. En 1988, eut lieu le paro dit de « Caño Limon », premier acte massif de résistance des populations contre l'exploitation pétrolière, où la répression de l'Etat s'exprima à coups de feu à Arauquita, blessant plusieurs manifestants.
Photo : D.R.
Les arrestations du 25 janvier 2011 surviennent alors que doivent débuter de nouveaux travaux d’exploration des sols ainsi que la construction d’un nouvel oléoduc dit du “Bicentenaire”. Cet oléoduc qui doit, entre autres, traverser des territoires Sikuani, devrait être le plus long de Colombie et lier Coveñas (département de Sucre), sur la mer caraïbe, au département voisin et pétrolifère du Casanare, traverser huit départements en 960 kilomètres et évacuer 44.8% de la production nationale. L'entreprise colombienne de pétrole Ecopetrol considère ce projet comme le plus important de tous. Une semaine avant les arrestations du 25 janvier 2011, Uncasia était en réunion de consultation avec des communautés du Casanaré, le gouvernement et la compagnie pétrolière.
Le paro commencé le jeudi 3 février, fut précédé d'une marche le lundi 31 janvier à Saravena, à laquelle participèrent 300 personnes de cinq municipalités du département. Afin de montrer leur solidarité, les entreprises de transports et les magasins cessèrent également de fonctionner. Le paro s’est traduit par quatre blocages de routes, a mobilisé plus de 2000 personnes (indigènes, paysans, étudiants, ouvriers, etc.), dans le but d’affecter les installations pétrolières liées aux territoires indigènes. Dans les faits, tout le trafic du département a été bloqué, car la région a de belles routes mais peu nombreuses. Le lundi 7 février, des écoles et des entreprises se sont jointes au mouvement en arrêtant leurs activités. Ce même jour, les autorités civiles et militaires sont venues menacer les sites de blocages et ont à nouveau arrêté puis relâché trois personnes à Saravena. Les discussions avec le gouvernement ont débuté dès le dimanche suivant et portaient notamment sur les revendications suivantes : cesser de criminaliser le mouvement social, la libération des sept personnes détenues, la création d’une commission de consultation nationale, le respect des droits d'autonomie des indigènes, la création d’une commission de vérification et de suivi de la situation des peuples indigènes et paysans en zone de conflit et d'exploitation pétrolière. Finalement, le paro est levé officiellement le vendredi 11 février alors que débute la commission de suivi demandée. Cela étant, les indigènes et les autres organisations sociales se déclarent en mobilisation et assemblée permanente dans un communiqué qui fait état de leur méfiance quant à la réalisation de leurs revendications.
Photo : D.R.
Il est étonnant que le paro ait été levé avant les libérations attendues. On peut imaginer que des promesses ont été faites lors de premiers pourparlers car les organisations sociales, comme elles l’ont déjà démontré par le passé, ont toute capacité à tenir longtemps ces blocages. Le nouveau gouvernement colombien, depuis l'élection de Santos, construit une nouvelle image, plus à l'écoute et moins répressive. Il faut cependant savoir que Santos était ministre de la défense nationale sous le gouvernement Uribe [3] et qu'il est issu d'une très grande famille colombienne qui, comme une bonne partie de la bourgeoisie traditionnelle, voyait son business terni par l’image de parapoliticien d’Uribe. Ainsi, dans cette nouvelle stratégie de début de mandat, peut-être était-il mal venu d'attaquer de front cette révolte. De plus, le fait que les détenus soient indigènes laisse une porte de sortie juridique et politique au gouvernement. Il pourrait donc céder là-dessus. En revanche, on doute de sa qualité d'écoute sur les thèmes liés à l'exploitation du pétrole. Alors que Santos fait sa pub sur une potentielle remise de terres aux millions de déplacés, il autorise et encourage la cessation de terrains aux entreprises minières et pétrolières. On raconte que lors d’une discussion entre l'Etat et les indigènes du pays concernant leurs territoires, il a été expliqué aux indigènes que ces territoires leur appartiennent, mais que les ressources naturelles qui s'y trouvent appartiennent à l’Etat... Le gouvernement prévoit de rationaliser l'économie du pays et de développer l'industrie minière et de la palme africaine. Le pétrole ne sera pas en reste non plus. Comme on l'imagine, la situation en Arauca est loin d'être réglée. Il est clair que les organisations sociales vont poursuivre la lutte. Reste à voir aussi si certains seront tentés par les sirènes de Santos et comment la répression va continuer de s'exercer.
Pour toute information textes, photos, vidéo et audio sur ce paro et sur le reste :
Informations sur la situation sociale en Colombie :

[1] On entend par ce terme le fait de se faire interroger hors du protocole légal d’interrogatoire.
[2] En Colombie, cette description correspond à des paramilitaires.
[3] Notamment au moment du scandale des «faux positifs»

lundi 13 septembre 2010

"Je reviens tout de suite", Une exposition sur Carlos Pizarro.


Carlos Pizarro Léongomez était le dirigeant du M19, un des nombreux mouvements de guérilla colombien, qui a signé les accords de paix avec le gouvernement -  la démobilisation contre l'amnistie et l'organisation d'une assemblée constituante - qui ont abouti à la nouvelle Constitution de 1991. 

Bogotá, le 22 juillet 2010. Des manifestants hissent le drapeau du M19 face au Sénat
colombien, sur la statue d'un Simon Bolivar encagoulé, lors de la marche pour
la Deuxième Indépendance. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

Une paix chère payée par le M19, dont des milliers de militants ont été victimes dans la décennie qui a suivi d'attentats, d'assassinats et de disparition forcée, à commencer par Carlos Pizarro lui-même, assassiné 48 jours à peine après son retour à la vie civile. 


Une exposition est organisée par sa fille sur le parcours de cette homme charismatique et ses efforts en faveur d'un processus de paix en Colombie, depuis sa désertion des rangs des FARC en 1973 (en laissant une note : "je reviens tout de suite...") jusqu'à sa mort en 1990 sous les 15 balles du sicario (tueur à gages) engagé par Carlos Castaño, alors dirigeant des AUC (Autodéfenses Unies de Colombie, groupe paramilitaire d'extrême-droite), en passant par la prise du Palais de Justice de Bogotá par un commando du M19 en 1985. 


Au Musée National (Kra 7 # 28-66) du 14 septembre jusqu'au 27 mars 2011.

dimanche 20 juin 2010

Juan Manuel Santos, élu avec 69% des voix

La Colombie a choisi aujourd'hui Juan-Manuel Santos pour remplacer Alvaro Uribe à la présidence de la République. Les partisans d'Antanas Mockus, du Partido Verde (le Parti Vert, qui n'a rien d'écologiste, malgré sa couleur et son symbole, le tournesol), son adversaire lors du second tour, qui ont longtemps cru aux chances de leur candidat, sont écrasés par l'ampleur de la victoire de l'ex ministre de la défense.

Bogota, le 20 juin 2010. Une militante du Partido Verde effeuille ses tournesols devant le siège de campagne d'Antanas Mockus,
après l'annonce des résultats donnant la victoire à son adversaire. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

jeudi 25 décembre 2008

Joyeux Noël à tous !

Bogotá, Place Bolivar, le 28 novembre 2008. "Uribe a séquestré Noël".
Photo : D. Fellous/Libre arbitre

jeudi 18 décembre 2008

Assassinat d'Edwin Legarda, le mari d'Aida Quilcue

Le 16 décembre 2008, Edwin Legarda Vazquez, le mari d'Aida Quilcue, la porte-parole du CRIC (Conseil Régional des Indigènes du Cauca), a été tué dans sa voiture par un groupe de soldats alors qu'il se rendait à Popayan chercher son épouse qui revenait de Genève où elle avait assisté à une session du Conseil des Droits de l'Homme de l'ONU  consacrée à la Colombie. Les militaires, qui prétendent que la voiture ne s'est pas arrêté à un barrage, ont ouvert le feu sur le véhicule, appartenant au CRIC et généralement utilisé par Aida, sur lequel on a relevé 17 impacts de balles, dont trois ont mortellement blessé Edwin Legarda. 

Il semblerait que les militaires aient ensuite essayé de placer des armes dans le coffre du véhicule pour justifier le crime, mise en scène contrariée par l'intervention de membres de la garde indigène, alertés par les coups de feu, et qui ont sécurisé les lieux, faisant la chaine autour de la voiture jusqu'à l'arrivée de la police et de journalistes locaux. 

Bogotá, le 20 novembre 2008. Aida Quilcue, Consejera Mayor (Conseillère Majeure) du CRIC, fait un discours à l'Université Nationale
pour l'arrivée dans la capitale de la Minga Indigena, la Marche Indigène. Photo : D. Fellous/Libre arbitre

On peut raisonnablement supposer que ce meurtre vise à intimider la porte-voix du CRIC qui a pris une part importante dans les récentes mobilisations de la Minga Indigena Sociale et Communautaire  (dont nous avons déjà parlé ici) et qui est très active sur le front de la dénonciation des assassinats impunis de militants indigènes (plus de 1200 indiens colombiens ont été tués, principalement par des groupes paramilitaires d'extrême-droite, depuis l'entrée en fonction d'Alvaro Uribe à la présidence de la République), et il se peut même qu'elle ait été la cible véritable de l'attentat, les militaires croyant sans doute qu'elle était à l'intérieur du véhicule.

Nous nous associons à sa douleur, tout en étant persuadé que ce crime odieux n'entamera pas sa détermination et ne fera que renforcer son engagement pour la défense des peuples indigènes du Cauca et de Colombie.